Au cœur de l’Auvergne, le paysage porte encore les stigmates majestueux de quelque 200 volcans qui ont sculpté collines, prairies et cascades. Si les cratères dorment, une énergie souterraine continue de vibrer, propulsant des eaux riches en minéraux qui ont donné naissance à l’une des destinations bien-être les plus distinctives, bien que souvent méconnue, d’Europe. Contrairement à de nombreux pays où les sources chaudes ne sont qu’un loisir, la France se distingue par une approche médicale rigoureuse : le thermalisme. Intégrées au système de santé, ces cures permettent aux patients souffrant d’affections chroniques de bénéficier de séjours remboursés. En 2024, plus de 470 000 Français ont ainsi profité de ces soins, consolidant l’importance de la « Route des Villes d’Eaux » du Massif Central pour l’économie locale. Pourtant, au-delà de l’aspect médical, cette région demeure un secret bien gardé, fidèle à la description qu’en faisait le chroniqueur Alexandre Vialatte : « L’Auvergne est davantage un secret qu’une province. »
Vichy, la « Reine des Villes d’Eaux » et ses ombres
Les Romains furent les premiers à exploiter les « Aquae Calidae » de Vichy, mais c’est sous le Second Empire que la ville acquit ses lettres de noblesse. Napoléon III, fasciné par les lieux, déclara en 1864 : « J’aime Vichy plus que tout autre endroit, car c’est entièrement ma création ». Il transforma la cité en une destination luxueuse, dotée de grands hôtels et d’un casino. Aujourd’hui encore, le joyau architectural de la ville reste le Hall des Sources. Construit à la fin du XIXe siècle par Gustave Simon, cet édifice aérien s’inspire des stations thermales austro-hongroises, avec sa structure métallique ornée de motifs de chardons typiques de l’Art Nouveau.
Si Vichy attire toujours les visiteurs pour ses traitements digestifs et rhumatologiques ou pour des séjours détox au célèbre Célestins Thermal Spa, elle n’oublie pas son passé complexe. C’est en effet sa capacité hôtelière massive qui conduisit le Maréchal Pétain à y installer la capitale de l’État français en juillet 1940, écrivant ainsi la page la plus sombre de l’histoire locale.
Le faste littéraire du Mont-Dore et de Royat
Plus loin, dominés par le Puy de Sancy, les thermes du Mont-Dore impressionnent par leur architecture néo-byzantine. George Sand, qui y séjourna en 1888, s’émerveillait déjà de ces lieux qu’elle qualifiait de « véritable monument ». À cette époque, la bourgeoisie française, accompagnée de figures littéraires comme Marcel Proust ou Honoré de Balzac, se pressait pour profiter des eaux riches en silice, jaillissant à plus de 44 degrés.
Sur les hauteurs de Clermont-Ferrand, la station de Royat-Chamalières offre une ambiance tout aussi prestigieuse. Surnommée « Rubeacum » par les Romains en raison de ses eaux rouges chargées de sédiments volcaniques, la ville connut un renouveau spectaculaire au XIXe siècle. L’impératrice Eugénie et, plus tard, le roi Édouard VII d’Angleterre y prirent leurs habitudes. Aujourd’hui, l’établissement thermal, seul rescapé de cette époque dorée, continue de traiter les affections cardio-vasculaires dans un décor Belle Époque, où l’arkose blonde des murs rappelle le passé gallo-romain.
Bourbon-l’Archambault, berceau dynastique
Le voyage thermal ne saurait être complet sans évoquer Bourbon-l’Archambault, lieu de naissance de la dynastie des Bourbons. Ses eaux, jaillissant à 53 degrés, furent popularisées à la cour de Versailles par Charles Delorme, médecin de Louis XIV. Talleyrand lui-même y soigna son pied-bot durant plus de trente ans. Outre son architecture remarquable signée Charles Le Cœur, la station se distingue aujourd’hui par l’efficacité de ses eaux sulfureuses dans le traitement de l’endométriose, perpétuant une tradition de soin séculaire.
Une résurrection patrimoniale dans les Alpes-de-Haute-Provence
Si l’Auvergne préserve ses temples du bien-être, d’autres régions françaises témoignent d’un attachement viscéral à leur patrimoine, parfois au prix d’efforts colossaux. C’est le cas du hameau de Saint-Barthélémy, rattaché à la commune d’Ongles dans les Alpes-de-Haute-Provence. Perchée à 1 300 mètres d’altitude, l’église romane du village, datant des XIe et XIIe siècles, gisait en ruine depuis près de deux siècles, victime des guerres de religion puis de l’abandon définitif en 1835.
Loin d’accepter cette fatalité, les habitants ont entrepris, en mai 2024, un chantier titanesque. Leur motivation dépassait le simple attrait touristique : ils souhaitaient rendre au lieu sa vocation cultuelle. En l’espace de dix-huit mois seulement, les villageois ont dégagé les gravats, relevé les murs de pierre, reconstruit la charpente et réinstallé un clocher.
Le retour du sacré et de la mémoire
L’achèvement de ce projet a été salué par Mgr Emmanuel Gobilliard, évêque de Digne, Riez et Sisteron, qui a souligné avec émotion que la dernière visite papale en ces lieux remontait à l’an 1080. L’édifice restauré doit être consacré le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy. Ce renouveau s’inscrit dans un contexte local fort, la commune d’Ongles abritant également un centre de mémoire dédié aux familles de harkis arrivées en 1962.
De la préservation des grands thermes auvergnats à la reconstruction pierre par pierre d’une église provençale, ces initiatives démontrent que pour les Français, le patrimoine n’est pas un simple décor, mais un héritage vivant, un lien tangible entre les ancêtres et les générations futures.