Aimer manset

0
162

Les années 80 venaient à peine de commencer et on s’est offert, charlotte et moi, durant quelques petits jours une fugue vers les terres d’Armore  – Pas vu Pas pris ( Christophe ) -.

Dans ma musette j’avais glissé « Royaume De Siam » de Manset. Nous avions pris pour habitude de n’écouter, sur un vieux magnéto vraiment poussif, que la chanson-titre. Cette semaine-là a pris des allures d’éternité tant chaque instant devenait intense, à fleur de peau, à fleur d’âme. Tout à coup, même les circonvolutions les plus banales de cette terre au bout du continent avaient des allures de paradis terrestre, celui qu’il chantait dix ans plus tôt, quand je l’ai découvert, avec ce coup d’audace que constituait l’opéra pop cosmique « La Mort d’Orion ». Déjà, Gérard Manset psalmodiait à propos de cette utopie bien humaine… « Voyez ce qu’il en reste. C’est une terre aride, les yeux perdus au fond des rides ».

J’aurais dû écouter l’ensemble de l’album «Royaume de Siam », y lire, avant qu’elle ne me fracasse en plein vol, le prix de la vanité et le poids désespéré du destin : « Toi qui nous quittes pour ce pays-là, où tu dis que les gens sont beaux »…. Et ailleurs encore : « C’est un homme dont le corps se penche. Comme un arbre mort il tend ses branches. Le froid est là, la neige est blanche ». Tout était écrit !

Si longtemps après, Manset est toujours bien là. Les thèmes sont les mêmes, l’émotion aussi, mais abordés différemment, même si sa partition conserve cette tonalité unique, un son identifiable entre tous où se vautrent, avec un délice parfois douloureux, cordes, guitares électriques, claviers, cuivres et gimmicks hispanisants. Si longtemps après, dès l’introduction, le Vingt-deuxième chapitre de « Mansetlandia » – l’œuvre -, il impose cette vérité : « Mais ce pays , que vous dites, il n’existe pas, avec du soleil et de l’ombre, je l’ai cherché longtemps… ». Fin 2018, le bonheur est tout aussi, sinon plus, insaisissable. Alors, il reste la mémoire pour brûler jusqu’à l’obsession une nuit torride dans une chambre de La Havane, promené sa déglingue entre Manille et Le Mali… Seul, toujours, mais en rêvant d’absolu : « Sur la photo y’a plus qu’un tas de cendres. Une larme a coulé qu’on voit descendre ». Aujourd’hui comme hier, le poète s’ingénie à mêler les mondes. Cette fois, il superpose les errances amoureuses et terrestres de Frédérick William Beechey, capitaine du Blossom, à sa propre vie, ses errances, aux nôtres. Les formats des morceaux se moquent de l’ordinaire et des normes du show biz pour glisser de l’exotisme musical à de solides rock habillés de dentelles. Du corps affolant de Amaïta Amaïta, perdue jusqu’à l’ivresse dans la folie hypnotisante d’une danses enfiévrée au fond d’un bouge, au mensonge institué par les médias contemporains, et des hommes dits responsables, « On nous ment le matin. On nous vend. On nous vend de l’espoir ».

Celui qui a écrit un jour « Il Voyage en Solitaire », plusieurs parmi les plus belles chansons de Bashung. Celui qui refuse la scène par choix, écrit, compose, dessine, peint, photographie mérite beaucoup plus qu’une simple chapelle, si importante soit-elle. « A Bord Du Blossom » est l’occasion, unique, de recoller les morceaux cassés, de refaire son retard… «Le monde fait la grimace, qui tourne sur son erre, tandis que de partout, les poings se serrent.

« A Bord Du Blossom », Gérard Manset, Parlophone/Warner

 

 

Commentaires

Publicité