Alexandre Virapin : « Bob Marley me fascine»

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C’est dans le bureau du théâtre du SEL, dans le 92, où il est en résidence pour la troisième édition du festival Les 48h du SEL, qu’Alexandre Virapin a répondu à nos questions. Alexandre Virapin est un comédien de 27 ans, d’origine réunionnaise, qui a fait ses armes à Paris et en Bretagne. Le 29 novembre prochain, il rejoindra La Réunion, pour y jouer Bob et moi, un spectacle d’une heure trente, dans le cadre du Festival La Bèl Parol au Tampon. Seul sur scène, il évoquera l’impact qu’a eu Bob Marley et sa musique lors d’une nuit d’insomnie enfantine. 

Dans votre famille, vous êtes le premier à faire du théâtre. D’où vous vient cette passion ?
J’ai commencé le théâtre très jeune. Parce qu’il fallait canaliser mon énergie (rires). Je suis effectivement le premier à faire du théâtre dans ma famille. Je suis même le seul artiste de la famille (rires). J’ai intégré l’école « Les enfants de la comédie » [une école en région parisienne, qui vise à professionnaliser les enfants NDLR]. Au fur et à mesure des cours, le théâtre est devenu une passion. Et après le bac, je m’y suis mis à fond, en intégrant la Compagnie EDLC (Les Échappées De La Coulisse). J’ai fait une fac de théâtre en parallèle, histoire de. Mais je passais mes journées à bosser mes scènes, je visais des théâtres, j’essayais de me fondre dans ce milieu. Puis, j’ai intégré l’école du TNB (Théatre National de Bretagne) entre 2012-2015. Et j’ai repris la direction de la Compagnie EDLC.

Vous avez toujours créé des pièces collaboratives…
Oui, et là, c’est la première fois que je joue tout seul sur scène avec « Bob et moi ». Cette pièce, c’est quelque chose qui me travaille depuis longtemps. Quand j’étais à l’école du TNB, je sentais que j’avais un truc à approfondir, un truc à raconter sur mon rapport à Bob Marley, mais à chaque fois que je voulais écrire cette pièce, j’avais l’impression d’écrire une espèce de conférence autour de cet artiste. J’ai quand même fini par la rédiger. Et à la présenter en tant que conférencier quatre ou cinq fois. Puis, avec l’aide de mon metteur en scène, Jules Meary, également co-directeur de la Compagnie des Échappés De La Coulisse,  j’ai essayé de voir comment je pouvais mettre de la fiction dans tout ça afin d’en faire un véritable objet théâtral.

Si vous deviez définir votre genre théâtral ?
Je ne saurai pas dire quel est mon « genre théâtral », mais je sais que j’aime les histoires, j’aime que l’on raconte des histoires. Et j’aime que la fiction et la réalité se confondent. Avec ma compagnie, nous travaillons beaucoup en écriture au plateau, partir du plateau et des improvisations afin d’en extraire un texte, puis de le requestionner au plateau…une sorte d’aller-retour permanent.

Je dirais que j’aime rire au théâtre mais je n’aime pas les comédies, j’aime y réfléchir mais n’apprécie pas le théâtre intellectuel, j’aime être ému mais pas par la tragédie…c’est compliqué en fait comme question (rires).

Vos inspirations alors ?
Je pense que l’inspiration vient vraiment de partout : du cinéma, de la peinture, du théâtre, de la musique, de la vie plus généralement.

Revenons à la pièce que vous présentez au festival La Bèl Parol. Pourquoi Bob Marley ?
Enfant, j’ai vécu une période compliquée, où je me posais beaucoup de questions existentielles, je ne comprenais pas le sens de la vie et j’étais profondément triste. Je m’en suis sorti grâce à Bob Marley et à ma fascination pour cet artiste, que mon père m’avait fait découvrir, le premier. Sa philosophie de vie a bercé mon adolescence; ce que j’entendais de cette musique m’apaisait.

J’ai écouté beaucoup de reggae et j’aime énormément cette musique. Mais pour moi, le reggae de Bob Marley touche quelque chose de plus fort, il sublime cette musique. Par les lignes de basse qui sont comme la colonne vertébrale de ses morceaux. Dans le reggae, la basse et la batterie occupent une place très importante, et chez Bob les lignes de basses sont très mélodiques, elles créent de l’attente, parfois de la frustration, puis elles relancent tout le morceau. C’est vraiment la colonne maîtresse autour de laquelle tout se greffe et organise sa vie, du riff à la guitare (qui a été réinventé dans le reggae de Bob aussi) jusqu’à la voix du chanteur. Et puis son interprétation, l’incarnation qu’il a sur scène, la façon qu’il a de vivre sa musique, de vouloir faire passer un message. On sent comme une urgence de faire passer ce message d’amour partout. Bon, c’est une théorie complètement personnelle, hein. Mais voilà, j’ai eu envie de partager tout ça et également ce qu’il a pu faire dans sa vie, son trajet un peu exceptionnel et qui, à mon sens, a changé la face du monde.

Vous faites vous-même de la musique ?
J’ai fait beaucoup de musique au lycée. J’étais chanteur et guitariste dans un groupe de reggae avec des amis mais rien de très pro. C’était vraiment et surtout des bons moments avec les amis. Je ne dirai pas que c’est Bob Marley qui m’a donné envie de m’y mettre, ceci dit j’ai forcément été très influencé par lui dans mon groupe.

Niveau reggae, vous écoutez uniquement du Bob Marley ? 
Je suis un grand amateur de musique en règle générale ! Vraiment, j’adore ça.
Niveau reggae, j’écoute beaucoup de reggae autre que celui de Bob mais disons que sa musique a une place tout à fait particulière dans ma vie, elle m’accompagne en permanence. Sinon je suis très très Hip-Hop, depuis l’adolescence. J’ai grandi avec IAM, NTM, Dr Dre et tant d’autres! Par ailleurs, j’aime beaucoup la musique classique que j’ai découverte bien plus tardivement – je suis toujours en train de la découvrir d’ailleurs – et je peux facilement pleurer en écoutant du Purcell (rires).

Combien de temps avez-vous consacré à ce projet Bob Marley ? 
Je ne saurais pas bien dire combien de temps car depuis l’adolescence je mène malgré moi ce travail de recherches. À travers des livres, des documentaires, des interviews de lui, de son entourage… Lors de l’écriture, il m’a fallu aller vérifier quelques informations. Et parfois faire le choix d’interpréter librement certaines choses car le but n’est pas de faire un exposé sur la vie de Bob Marley, mais bien de raconter sa vie, son oeuvre à travers les yeux d’un enfant que cette vie et cette oeuvre ont sauvé 30 ans plus tard.

“Partager ma passion”

Avez-vous déjà été en Jamaïque ?
Oui, je suis allé en Jamaïque une fois mais pas vraiment sur les traces de Bob. Je crois que, malheureusement, les lieux qui pourraient être chargés de sa présence sont, pour la plupart, devenus des activités touristiques et j’ose croire qu’il ne serait pas nécessairement en accord avec tout ça, mais bon, qui sait?

Quel est votre album ou chanson préféré de Bob Marley ?
Ça dépend des périodes, de mon état émotionnel. En revanche, j’ai un rituel : quoiqu’il arrive, avant de monter sur scène, pour n’importe quelle pièce, j’écoute du Bob (rires).

Dans le futur, que voulez-vous faire de cette pièce ?
Peut-être la jouer dans les lycées, dans les écoles, chez des gens même (rires). L’idée c’est de la jouer le plus possible, afin de partager ma passion pour cet artiste : plus je peux la jouer, mieux je me porte. C’est bien de la jouer au théâtre, mais c’est aussi très intéressant de la jouer hors des planches. Mais je ne suis pas pressé. C’est une pièce qui va m’accompagner toute ma vie.

Vous n’avez pas peur de vous lasser ?
Non, pas du tout. Elle est comme ancrée en moi. Je parle de mon histoire et d’un des trucs qui me passionne le plus dans la vie. Et puis, sur un an, j’ai réécrit certains passages. En fait, c’est une pièce qui évolue tout le temps. Quand je la joue, j’ai un canevas général en tête et au sein de ce canevas, j’improvise beaucoup. Parfois un peu trop même, selon mon metteur en scène (rires). L’impro, c’est un des moteurs de mes créations, même au sein de ma compagnie.

Venir jouer à La Réunion, c’était un objectif personnel ?
Depuis toujours, c’est un rêve de venir jouer à La Réunion. Ce spectacle parle de l’identité, de la recherche de soi (qui je suis, d’où je viens) et dans ce cadre, venir jouer à La Réunion est une vraie fierté. L’appartenance à cette île est une chose que je revendique depuis mon enfance, très fortement. Ma grand-mère était normande, mon grand-père est né à Saint-André et y a vécu une trentaine d’années. Mon arrière-grand-père Gabriel Virapin-Apou s’est illustré en tant que syndicaliste comme grand défenseur de la cause ouvrière, chez les coupeurs de cannes notamment, pendant les luttes de 1936.
Et l’occasion de venir jouer sur l’île m’a été donné lors du festival d’Avignon, où j’ai pu rencontrer Sergio Grondin. Il y présentait sa pièce Maloya [une création qui a fait un carton pendant le Leu Festival 2018 NDLR]. Après discussion, il m’a proposé de participer au festival La Bèl Parol, dont il est le président.

Est-ce que, quelque part, vous vous identifiez à Bob Marley ?
Très honnêtement, je ne me suis jamais vraiment penché là-dessus, mais peut-être que ça m’a travaillé, oui. En tout cas, c’est sûr: il y a un truc avec le métissage chez moi : je suis métis mais ça ne se voit pas sur ma tête. Donc ce n’est pas toujours évident de se revendiquer comme tel. Bob était métis, pareil, mais métis dans une famille noire. Et il a été rejeté des deux côtés: par sa famille noire et par sa famille blanche.

Aujourd’hui, selon vous, qui pourrait être son équivalent ? 
Aujourd’hui, selon moi, nous aurions bien besoin de quelqu’un qui pourrait être son équivalent en termes d’incarnation, de qualités musicales et surtout de message véhiculé à travers le monde…

© Crédits photo: Helen Dersoir

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