Le street-art fait aussi business à La Réunion

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Dans une zone industrielle du Tampon, une trentaine d’artistes de la Réunion ont présenté des oeuvres réalisées sur un support imposé : la planche de Skate.

J’ai assisté il y a quelques semaines à Pimp my deck #7, la septième édition de ces expositions-vente événementielles éphémères. L’une des originalités de l’évènement est de ne jamais se dérouler au même endroit. Après avoir investi des lieux aussi insolites que le garage automobile d’Henry (Saint-André), l’espace Akoatys (Étang-Salé les bains), ou un skate parc (Saint-Pierre), la dernière édition se posait chez Caméleon Tattoo, dans la zone artisanale de Trois-Mares au Tampon. Le lieu, très particulier, a permis une scénographie innovante. Dans une ambiance industrielle et grâce à un travail original sur la lumière, le curieux passait par un couloir surprise avant d’accéder à l’espace d’exposition collective. Point d’orgue de la soirée de vernissage qui a attiré une grande foule de curieux : les animations. Pêle-mêle : la musique des DJs (Ago et Vi Russe), les flash Tatoo de Léon, un bar à Thish, un burger bar… Et même un espace dédié aux enfants.

Les amateurs réunionnais d’art et/ou de sports de glisse attendent maintenant avec impatience ces rendez-vous réguliers où certains des meilleurs artistes locaux se regroupent pour une exposition-vente collective. Outre des street-artistes, on y trouve des plasticiens, des illustrateurs, des jeunes pousses ainsi que des figures plus confidentielles. Pour n’en citer que quelques-unes, on notera la participation de Jace, PandaKroo, Mégot, ABR, Ago, The Ocean, Bouftang, Sekop, Dana, Léon, Célin Fromthewood, Blck Shp, Lydia. A, Le Chat Papa, Pierre Yeuillaz, Les P’tites Déjantées, Marine Moon, Chiik, Jeff Papangue et Miss Papangue, La croqueuse de papier et bien d’autres….

La fusion de l’art et des sports de glisse

La réussite des PMD : « Pimp my Deck » ou « Créer ma planche à mon goût » en français met en lumière l’effervescence de l’art urbain ou street-art à La Réunion.

Pur produit d’une jeunesse en quête d’insouciance et de liberté, le street-art prend racine dans les années d’après-guerre qui voient fleurir les sports de glisse et de nouveaux moyens d’expression. Les fous de glisse, souvent créateurs dans l’âme, lancent alors, en plus des planches (skateboards, snowboards & surfs), leurs propres marques textiles, publient des magazines et deviennent graphistes, artistes plasticiens, photographes, vidéastes, musiciens… Ils seront les premiers auteurs des graffitis modernes, nés à la fin des années 1960 aux États-Unis, avant que le phénomène n’arrive en France et ne s’y impose au milieu des années 1980.

Dans un article fondateur, The Faith of Graffiti, paru dans la revue new-yorkaise Esquire en mai 1974, l’écrivain Norman Mailer avait vu dans le graffiti une nouvelle religion, la « religion du nom » que Jean Baudrillard a qualifié d’ « insurrection par les signes » (1976). En effet, d’abord véhicule des revendications des Noirs et Portoricains aux États-Unis, ces lignes d’écriture réalisées par des étudiants et des artistes pionniers qui délaissaient les galeries et les musées, donneront naissance à l’art urbain, une composante essentielle de la contre-culture mondiale.

La Réunion, pépinière de talents

À la même époque, le secteur réunionnais des arts plastiques, longtemps confidentiel, prend son essor. Sous l’impulsion notamment d’Éric Boyer, le Président du Conseil général de 1988 à 1994, vont s’organiser des États généraux des arts plastiques et se créer l’Artothèque en 1991. Parallèlement, toujours en 1991 au Port, Alain Séraphine initie un projet d’école des beaux-arts et des métiers d’art de La Réunion qui donnera naissance à l’ESA de La Réunion en 2011.

Comme dans le reste du monde, l’explosion des talents réunionnais contemporain puise ses racines dans les œuvres d’auteurs de graffiti comme Konix dans les années 90. N’oublions pas qu’avant de devenir branché et « street-art », le graffiti est né rebelle, « vandale », dans les quartiers défavorisés de Saint-Denis : Ruelle pavée, Bas de la rivière, Camélias, Vauban, Chaudron. Longtemps illégal, irrespectueux voire sale, le graffiti a depuis quitté le monde underground pour devenir street-art. Pour des gens comme Konix, « le graffiti est assez ouvert pour accepter tous les styles, mais le terme street-art est en train de tuer le graffiti ». De fait, s’il s’est souvent aseptisé, il permet à certains artistes de vivre de leur talent et de payer les factures.

À La Réunion, la star locale est sans aucun doute Jace, qui a disséminé ses « Gouzous » et son talent dans le monde entier. Mais c’est l’arbre qui cache de plus en plus mal la forêt.

L’occasion d’un clin d’œil à deux artistes dionysiens. Jean-Sébastien Clain et Yannis Nanguet se sont rencontrés aux beaux-arts, et forment depuis 2008 le duo Kid Kreol & Boogie.  Grâce aux Résidences “Patrimoine et Création” mises en œuvre depuis 2017 par le Conseil départemental, un dispositif de soutien à la création artistique et de valorisation du patrimoine, ils seront durant les 6 prochains mois en résidence à l’Iconothèque Historique de l’Océan Indien (IHOI) pour une future exposition qui ne manquera de nous décoiffer. On a en mémoire leur travail « 5XP10 » sur les oratoires de Saint-Expedit dont ils ont cartographié les emplacements et étudié l’architecture et la représentation sans les statuettes et autres objets de culte populaire.

Reste la question qui irrite. En devenant un objet de mode, de convoitise et un produit, comme ces skates du Pimp my Deck, le street-art est-il encore de l’art ? Toutes ces créations qui ont fleuri (légalement ou pas, produit commercial ou génération spontanée) sur les murs réunionnais et qui font de La Réunion un musée à ciel ouvert… méritent-elles le qualificatif d’art ? Si le street-art se définit comme un renouvellement des pratiques plastiques, comme l’exercice d’une imagination libre embellissant l’environnement, comme une nouvelle expérience esthétique de la curiosité, il a aussi intégré le marché de l’art et par conséquent perdu ses propriétés constitutives (spontané, éphémère, accessible immédiatement, gratuit). Et sa perte de sens se voit dans une certaine mode des oeuvres de street-art, alors même que l’esprit de la rue est celui d’une libre intervention sur les pièces existantes. D’ailleurs, si je ris encore de la dernière facétie auto-destructrice de Bansky chez Sotheby, elle a renforcé la valeur marchande d’un artiste devenu mythique.

  • Yann Wickert, freerider et créateur de la marque Untoy, est l’un des
    fondateurs de l’événement Pimp my deck (PMD) avec AGo.
  • L’association Asphalte apporte son soutien et fournit les planches.
  • Les œuvres sont vendues entre 100 et 1000€.
  • Pour suivre l’actualité du street-art à La Réunion, le site de
    référence est https://streetart-reunion-island.com
  • L’ouvrage de référence est la thèse de doctorat en Socio-anthropologie
    de l’art de Patricia de Bollivier sur Art contemporain réunionnais,
    art contemporain à La Réunion : construction locale de l’identité et
    universalisme en art en situation post-coloniale, Paris, EHESS en
    cotutelle avec l’Université de La Réunion, 2005.

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