Aurélia Mengin, réalisatrice sans filtre

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En pleine sélection des courts-métrages qui nourriront son festival “Même Pas Peur” en février prochain, la réalisatrice réunionnaise Aurélia Mengin a dégagé quelques heures d’un emploi du temps bien rempli, pour nous conter ses aventures. Sans tabou. Sans langue de bois. Portrait.

Le rendez-vous pris avec Aurélia Mengin aurait pu échouer lamentablement : bouchons saint-pierrois, lieu de rendez-vous fermé, notre téléphone en rade. Mais non. C’est devant un marchand de glaces que l’on a finalement retrouvé la réalisatrice, pas loin de notre premier lieu de rendez-vous. La repérer n’a pas été très complexe : chapeau de paille posé sur une chevelure raide et noire, lunettes de soleil qui lui cachent presque la moitié du visage, grande robe à fleurs vintage dans les tons bleus, et surtout… surtout une paire de Santiags rouge flamboyant, assorties à son rouge à lèvre et à son vernis. “Je ne porte que ça ! Par nimporte quelle saison, nimporte quel temps, même sil fait 40 degrés, peu importe ! En fait cest hyper agréable à porter, une fois quelles sont faites ! J’adore vraiment les Santiags” s’esclaffe cette amoureuse de la mode et des boutiques vintage. Elle a déjà commandé en nous attendant : un milkshake au café. “Les milkshakes, cest mon péché mignon. Et puis, je les prends toujours au café”. Pas étonnant pour celle qui commence ses journées à midi par deux cafetières à l’italienne entières : “Mes journées commencent en général à midi et se terminent à 5h du matin. Je vis la nuit”.

Elle attend patiemment qu’on se décide sur notre parfum de crème glacé, elle rit, elle nous parle de son papa qui lui a donné ses premières notions de féminisme, de sa peur de conduire à La Réunion puisqu’elle n’utilise que les transports en commun à Paris, où elle réside. Notre milk-shake à la vanille arrive.

Pas de chichi chez Aurélia : on peut s’asseoir , ça me va très bien !”, nous dit-elle, en montrant les tables en plastique sur le trottoir de la longue rue Ary Leblond. Beaucoup de vent, beaucoup de voitures… mais ça ne la dérange pas pour un sou. Aurélia Mengin, sous ses airs de duchesse, est quelqu’un de simple, qui n’est pas du genre langue de bois. “Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis. Je ne suis pas là pour convaincre les gens. Jaime bien discuter, exposer mon point de vue, ne pas être d’accord. Et quon ne soit pas daccord avec moi. Ça ne me dérange absolument pasMais je fuis le conflit et j’ai horreur des consensus”.

Quand tu es une femme dans ce milieu, on te fait des propositions indécentes epermanence”

Un caractère bien trempé qui lui a permis de s’accomplir dans un milieu qui ne fait pas de cadeau, et encore moins lorsque l’on est une femme. “Quand tu es une femme dans ce milieu, tu as des propositions indécentes en permanence. Cest aussi pour avoir la paix à ce niveau-là que j’ai cidé dauto produire mon premier film”. Fornacis donc, sorti début 2018 et diffusé seulement au cours de festival, Aurélia Mengin n’ayant pas encore trouvé de distributeurs. Un film à petit budget pour lequel elle n’a bénéficié d’aucune subvention, si ce n’est une aide de la ville de Saint Denis et du département. “Je nai jamais eu dautres aides pour mes courts métrages ou mon film car je crois quici, les gens qui décidentn‘aiment pas mon cinéma. On massocie à quelquun hors case”. Mais il faut arrêter denfermer les gens dans des cases ou des genres ! Est-ce que le cinéma français doit être uniquement social ? Pourquoi n’y a t-il pas de place pour l‘imaginaire ou le rêve ?”. Si elle s’en est certes aperçue malgré elle, Aurélia fait des films fantastiques … “qui dérangent”, selon ses dires. De son côté, elle préfère les qualifier “dexpérimentaux. Je viens de lart contemporain par mes parents. Et forcément, mon cinéma est le plus proche de l’art contemporain. Il y a un gros travail sur le son, l’image, la texture de limage presque”. Des couleurs vives, telles qu’on les retrouve à La Réunion, des néons, des ambiances angoissantes… mais pas de paroles. “Les mots mentent. Je ne comprends pas les mots... je trouve que le corps, les expressions corporelles sont tellement plus parlantes”, explique celle qui ne jure que par les mathématiques et les logarithmes.

Pour Fornacis, niveau budget, elle s’est donc débrouillée toute seule. Car pour la réalisatrice, être artiste « c’est réussir à faire les choses, même quand on ne t’en donne pas les moyens ». Forcément, ça n’a pas été une mince affaire : « il faut tout négocier quand on a peu de budget ! Les costumes ont été trouvés en majeure partie dans des friperies. Et puis j’ai eu la chance d’être entourée d’acteurs qui croient profondément en mon travail et qui ont accepté de jouer bénévolement ». Même pour nourrir ses comédiens et techniciens, il a fallut faire preuve d’ingéniosité : « J’étais vraiment en galère. Ma mère et mon père ont sauté dans le premier avion pour la métropole. Elle nous a fait à manger pendant 15 jours. On était une équipe de 17 personnes. Je ne pouvais pas me permettre de payer un cuistot. Et c’est mon père qui a fait le making off du film. On fait tout en famille en fait ! ». Oui, car la famille pour Aurélia, c’est plus que sacré. Si la jeune femme n’aurait jamais pensé devenir réalisatrice un jour, elle a en revanche toujours baigné dans l’art, ses parents étant eux-même artistes et créateurs du Palais 7 portes, un lieu d’art contemporain à Saint-Pierre. C’est d’ailleurs une petite famille qu’elle recréé sur ses tournages. « Je dois avoir entièrement confiance en mes équipes, je les choisis minutieusement. Sans mon équipe, sans leur travail et sans leur soutien, je ne pourrais rien faire ». Reconnaissante au plus au point, la jeune femme a même fait monter son équipe sur scène, lors de la remise du prix de la meilleure mise en scène qu’elle a obtenu durant la 30e édition du Festival International du Cinéma de Girona, en Espagne. « Personne d’autres ne l’avait fait. Mais pour moi, il était impensable que je reste toute seule sur scène alors qu’ils m’ont tout donné pendant ce tournage ».
Une équipe qu’elle devra reconstruire pour son prochain projet 2019 : un nouveau long métrage, déjà écrit dont elle s’est bien gardée de nous raconter l’histoire. A suivre donc.

BIO
Née en 1980, à Paris, Aurélia Mengin a passé son enfance à la Ravine des Cabris, dès ses 8 mois.
Après avoir suivi une prépa ENA à La Réunion, puis obtenu une Maîtrise en Sciences Économiques et Mathématiques, elle s’envole pour Paris à 21 ans, afin de suivre un DEA de Micro Économétrie et Mathématiques à La Sorbonne. Elle rentre ensuite au cours Florent, à Paris, dans la section acteur studio, puis direction d’acteurs. Après quelques expériences en tant que comédienne, elle décide de passer derrière la caméra.Elle signe son premier court métrage en 2009, tout en créant le festival “Même pas peur” la même année. Forte de sept courts-métrages, elle sort son premier long-métrage début 2018, Fornacis, pour lequel elle obtient le prix de la mise en scène au Festival de Cinéma de Girona en Espagne, en octobre dernier.

© Crédits photo : Pierre MARCHAL

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