Fondkèr : Gilbert Pounia se raconte, Ziskakan, ses combats et ses craintes.

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Direction Grand Bois sur le bord de mer, Gilbert Pounia nous ouvre les portes de son établissement où les partitions se mêlent aux couverts sur les tables à manger. C’est dans ce cadre atypique à l’image du chanteur du groupe Ziskakan que ce dernier accepte de remonter le temps avec nous. Entre deux bruits de vagues, Gilbert Pounia nous raconte 4 ti mo si son nasion, lontan konm koméla.

 

Qu’auriez-vous pensé si au lancement, on vous avait dit que votre carrière allait s’étendre sur 40 ans ?

« Je n’y aurais pas cru (rires). C’est parce qu’on ne se l’est pas dit que c’est arrivé. Plus sérieusement, c’est une belle et longue histoire à laquelle personne ne s’attendait. Quand on regarde le contexte dans lequel on se lance, les conditions difficiles, c’est certainement cela qui a forgé notre caractère. À l’époque, on était désireux de mettre en avant notre univers, notre identité et notre langue créole qui n’étaient pas forcément reconnus de tous. Ensemble, on a réussi à construire quelque chose et je me dis qu’on a contribué à l’héritage de la culture créole. C’est vraiment cette volonté et cette force transmise par nos anciens qui je pense, nous a permis d’exister sur la durée. Même aujourd’hui, bien que notre discours ne soit plus aussi virulent, qu’avant on trouve encore de l’adhésion auprès du public. »

Pouvez-vous nous en dire plus sur le contexte dans lequel vous vous lancez ?

« C’était en 1978-1979, je reviens de mes études à Lyon. C’est un contexte où il se passe des choses dans le monde, une sorte d’ébullition identitaire à droite et à gauche. En revenant, je retrouve Alain Armand, Carpanin Marimoutou, Patrice Treuthardt et toute la bande. Tous ensembles, on a envie de mettre en avant la langue créole. On était pourtant dans un contexte d’assimilation. La langue créole était loin d’être reconnue, on nous a traité de révolutionnaires, d’indépendantiste, tous ces mots qui peuvent faire peur. La norme était de dire que nos ancêtres étaient des Gaulois. Nous, on est allés à l’encontre de cette politique d’assimilation à travers des chansons comme Bato Fou pour montrer que notre histoire ne se trouvait pas au sein de l’histoire de France. »

Justement aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, de l’abaissement des frontières, du tout connecté, que signifie encore l’identité réunionnaise ?

« Je pense qu’il est essentiel de garder en tête qu’un peuple sans racines ne peut pas tenir debout sans quoi on se dirige vers des extrêmes. C’est le rôle des intellectuels, des politiques, des personnes qui dirigent la société, de faire perdurer cette identité créole malgré le contexte d’ouverture sur le monde. Ces personnes-là ont une grande responsabilité, car la mondialisation peut aussi être très néfaste pour un peuple, chacun doit y trouver sa place et ce n’est pas forcément facile. Il ne faut bien sûr pas fermer ses frontières, mais faire attention à préserver le savoir réunionnais. Quand je parle de Réunionnais, j’englobe tous ceux qui vivent et qui font la Réunion au quotidien. »

Quarante ans plus tard, alors c’est quoi la vie de Gilbert Pounia aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, ben la musique fait toujours partie intégrante de ma vie. On travaille sur un livre sur la carrière de Ziskakan et un nouvel album avec une star du rock Jean-Alain Roussel, qui est producteur de Bob Marley, Police et d’autres groupes mythiques. Ma vie désormais, c’est également mon restaurant, dont s’occupe surtout ma famille, mes enfants. Un endroit dont est fier car, c’est un lieu culturel où on fait des spectacles, où on peut s’exprimer et échanger. »

Vous reste-t-il des batailles à mener aujourd’hui ?

« Bien sûr, il nous reste plein de batailles pour mettre en avant le maloya notamment. Ma bataille aujourd’hui, c’est aussi de faire en sorte que notre histoire soit reconnue et enseignée dans les écoles. Je veux également me battre pour la reconnaissance des artistes réunionnais. Combien d’artistes péi sont payés pour jouer dans un festival ? On parle souvent de visibilité, mais à un moment, ils doivent aussi gagner leur vie. Pourquoi payer uniquement ceux qui viennent de l’extérieur ? Enfin, ma bataille concerne aussi la langue créole, car c’est une belle langue, riche et dynamique, remplie de métaphores. C’est un héritage qu’on se doit de transmettre pour qu’elle soit à la portée de tout le monde comme n’importe quelle langue. »

Est-ce que vous voyez des choses qui vous déplaisent aujourd’hui au sein de la société réunionnaise ?

« Oui, évidemment beaucoup de choses me déplaisent. La première, c’est que je constate que beaucoup de jeunes sont largués. C’est une question d’éducation et d’individualisme qui prend le pas dans notre société. J’ai même l’impression qu’il y a un communautarisme qui est en train de naître et c’est grave. Les dernières élections européennes l’ont bien montré. Les gens ne se sentent plus concernés. Le risque, c’est qu’on se dirige vers une faille politique où seuls les partisans votent, car le peuple ne veut plus choisir par défaut. On peut se demander comment ces laissés-pour-compte vont réagir face à l’exclusion, face à la loi, on peut redouter une réponse violente. Les politiques auront une grande part de responsabilité et doivent dès maintenant s’entourer de personnes compétentes pour répondre à cette détresse sociale. »

Pour conclure, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut vivre de sa passion ?

« Déjà, j’ai bien conscience que je viens de tenir un discours un peu noir, un peu dramatique, mais on ne peut pas passer au-dessus et édulcorer la réalité. Cela n’empêche, on possède encore un beau cadre de vie créole, on a de beaux paysages, une culture encore bien vivante, il faut en profiter. Aux jeunes, je leur dirais de vivre leurs passions pleinement. Je leur conseillerai aussi d’aller voir le monde, si vous avez la possibilité, enrichissez-vous, c’est important. »

En bref :

– Gilbert Pounia, si vous n’aviez pas été musicien ?
J’aurais été éducateur, car à l’origine c’est ma formation et mon métier.

– Si vous aviez été un sportif ?
J’aurais été footballeur. J’étais dans la première école de football qui a existé à la Réunion avec les tous premiers CTR et des personnalités comme Axel Royer entre autres. J’aurais été footballeur professionnel (rires).

– Si vous n’aviez pas vécu à la Réunion ?
Alors, le premier pays où je suis allé et où je me suis senti bien, c’était la France, à Lyon. Malgré certaines difficultés, je me suis trouvé des familles là-bas donc j’aurais vécu en France. Après, j’ai découvert un autre pays il y a une vingtaine d’années, où je me sens bien, c’est l’Inde.

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