Interview Sergio Grondin, directeur artistique de Karanbolaz : « Met en lèr la parole des Réunionnais d’aujourd’hui »

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Auteur, comédien et conteur, Sergio Grondin multiplie les casquettes dans l’univers artistique sur l’île. Amoureux de l’art oratoire et de la langue créole, ce Saint-Joséphois revient sur son parcours et apporte son regard d’artiste sur son ti péi, la Réunion.

 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

« Avec plaisir ! Je m’appelle Sergio Grondin, je suis avant tout un marmay de Saint-Joseph. Aujourd’hui, je suis directeur artistique de la compagnie de spectacles Karanbolaz mais je suis également auteur et raconteur de zistoires. »

Comment est née chez vous cette passion pour l’art et notamment l’art oratoire ?

« Un peu par hasard je dirais. J’ai eu la chance d’avoir une maman qui chantait et qui nous racontait beaucoup d’histoires d’antan. Elle nous apportait aussi énormément de lecture, à la place de jouets on avait surtout des livres. C’est grâce à elle que j’ai toujours eu le goût des mots. Toujours par hasard, j’ai baigné ensuite dans le milieu de la musique grâce aux rencontres notamment avec Alex Sorres. Un jour, j’ai décidé de faire de cette passion mon métier. C’est à partir de là que j’ai pu faire mon premier voyage en 2006 si je me souviens bien. J’ai eu la chance d’être invité à une joute oratoire organisée sur une scène reconnue dans les arts de la parole à Paris. Je suis arrivé en finale parmi une vingtaine de candidats ce qui m’a permis de faire plein de rencontres dans cet univers qui m’a toujours fait envie. »

Pouvez-vous nous expliquer comment est née votre compagnie Karanbolaz ?

« Karanbolaz, c’est une compagnie de théâtre fondée il y a maintenant 8 ans. Artiste, c’est un métier et tout comme le boulanger a besoin de sa boulangerie, nous aussi avons besoin d’une structure pour nous porter. Karanbolaz est notamment axé sur les arts de la parole et surtout les arts de la parole contemporains. Nous avons envie à travers notre compagnie de raconter l’histoire de la Réunion et des Réunionnais d’aujourd’hui. Nous sommes conventionnés par l’État et très prochainement je l’espère par la Région et la Ville de Saint-Joseph, c’est pour nous une très belle reconnaissance. »

Vous organisez le Festival La Bèl Parol, parlez-nous de cet événement ?

« La 8ème édition vient d’avoir lieu en ce mois de septembre. Cela fait maintenant trois ans que nous l’organisons au Théâtre Luc Donat au Tampon mais l’événement est né à Saint-Denis au Centre Dramatique de l’Océan Indien. La Bèl Parol, c’est pour nous autres artistes, l’occasion de montrer ce qu’est l’art de la parole aujourd’hui. C’est faire savoir au public qu’il existe une autre forme de théâtre. On veut réellement montrer une autre vision du spectacle à la Réunion et faire savoir aux Réunionnais qu’ils peuvent passer un bon moment même avec un seul artiste sur scène qui vous emmène dans son univers en toute intimité. Et l’intimité peut se jouer au sein d’un théâtre de 600 places comme celui du Tampon par exemple. On cherche vraiment à mettre en avant la parole de l’humain d’aujourd’hui. »

Justement, qu’est-ce qui vous inspire dans vos prises de parole en tant qu’artiste ?

« Mon envie de kosé est simple. Je viens d’une famille qui parle beaucoup d’ordinaire mais sans forcément se dire grand-chose. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de non-dits notamment autour de la douleur. C’est quelque chose qui m’a marqué dans mon enfance, mes parents ne parlaient pas beaucoup de ces choses-là. Mon père était un coupeur de cannes. Il a travaillé dur toute sa vie sans jamais parler de sa douleur. Une grande majorité de la population réunionnaise au fond, n’a pas droit à la parole même en créole. On est dans une société en souffrance qui ne peut pas s’exprimer et évidemment tant qu’on ne s’exprimera pas, rien ne changera. J’ai eu besoin de prendre cette parole à un moment donné, dans mon cercle familiale, sociale puis artistique. Comme dit Danyel Waro : « Kan mi soigne à moin, mi soigne à nous. » Et moi, c’est à travers la parole que je me soigne. »

Vous trouvez que la société Réunionnaise est en souffrance ?

« Oui, c’est sûr. Je ne suis pas quelqu’un de fataliste ou qui aime se plaindre mais c’est un constat qu’on voit tous les jours. Regardez les prisons, le taux d’alcoolisme, le taux d’illettrisme, le taux de chômage. Je sais qu’on est une société qui est née dans le sang, ça c’est un fait, mais j’ai l’impression qu’elle n’a jamais su se mettre debout au final. Moi je ne suis pas à plaindre, je suis épanoui dans ma vie en tant qu’homme et en tant qu’artiste mais ça me rend malheureux de voir mon ti péi comment y tourne. Il y a plein de sujets qui méritent d’être remis sur la table pour évacuer certaines frustrations, l’esclavage, la misère, les enfants de la Creuse en font partie, ce sont des blessures qui ne sont pas soignées encore. »

Quelle est votre regard sur la jeunesse ? Est-ce que selon vous la nouvelle génération s’intéresse à l’art oratoire ?

« Il suffit de regarder les clips, les podcasts, les vidéos, les scènes de standups, les artistes. La nouvelle génération s’intéresse à l’art des mots même si à chacun sa façon. Bon des fois le vieux couyon que je suis, trouve que les textes manquent de fond. Pas chez tout le monde mais souvent quand même. Les nouveaux chanteurs oublient par exemple que le maloya à la base c’est une musique engagée. Aujourd’hui, tout le monde se met à chanter, à sortir sa musique mais malheureusement ça sonne souvent vide. Mais j’insiste, ce n’est pas le cas chez tout le monde, beaucoup font des choses gayars quand même. »

© Crédits photo : Sergio Grondin

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