Jadd Hilal : le Grand Prix du Roman Métis lui a donné des ailes

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Actuellement dans l’île pour recevoir le Grand Prix du Roman Métis 2018, Jadd Hilal a pris son envol avec son premier roman Des ailes au loin paru aux éditions Elyzad. Il sera de nouveau dans l’île en avril prochain pour le Prix Métis des Lycéens.

Vous avez reçu le Grand Prix du Roman Métis, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Quand mon éditrice m’a annoncé que j’avais eu ce prix, je sortais d’une séance de cinéma. J’y étais allé seul, j’étais ressorti un peu triste, il pleuvait. Elle m’a appelé pour m’apprendre la bonne nouvelle. Cela a balayé ma solitude. Je me suis senti appartenir à quelque chose de plus grand. La littérature ouvre des portes, elle n’enferme pas. De plus, le métissage, c’est lutter contre le rejet. L’ennui c’est quand cela devient une catégorie : « Toi, tu fais partie des métisses, tu ne peux pas être autre chose ».

Avec Des ailes au loin vous signez votre premier roman, qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?

L’écriture de ce texte a pris naissance il y a trois ans. Ça s’est déroulé pendant un repas de famille. Il y avait ma grand-mère, ma mère, ma sœur et ma nièce. Et ma grand-mère a dit en parlant du Liban « Je suis partie, mais je suis restée ». Cette phrase m’a interpellé et j’ai senti que les autres femmes acquiesçaient. J’ai alors réalisé que je ne connaissais pas bien ma famille. Du coup, par la suite, je leur ai posé des questions pour en savoir plus. Mais cela ne suffisait pas pour en faire un roman. En effet, la littérature, ça doit être au-dessus du langage, dans l’attitude de ce qui ne parle pas, dans les silences. C’est indéfinissable. Et puis c’est le livre de celui qui le lit (l’interprétation du lecteur entre en jeu).

Le paradoxe libanais : une envie de désordre

Pourquoi avez-vous choisi de faire parler des femmes ?

C’est simplement parce que ce sont elles qui m’ont élevé.

Votre regard sur les hommes n’est pas flatteur. Pourquoi ?

Ce qu’il faut retenir de ce livre, c’est que les femmes n’ont pas raison et les hommes n’ont pas tort. Tout s’explique par le contexte mais cela n’excuse pas les hommes. Si on prend le cas de l’un de mes personnages Jahid par exemple, c’est un être brisé, il aimait une artiste, mais son père l’a forcé à épouser une gamine.

Vous êtes originaire du Moyen-Orient, mais vous avez passé la plus grande partie de votre vie en Europe, vous sentez-vous plus occidental ou oriental ?

Cette question ouvre une brèche en moi. Comme l’un de mes personnages, Dara, je dirais : « Quand je suis au Liban, on me demande comment c’est la France. Quand je suis en France, on me demande comment c’est le Liban ». Je ne suis pas entièrement Français, je le comprends dans le regard de certaines personnes et dans ma façon de faire les choses. Je suis le Français qui vient du Liban et le Libanais qui vient de France. Voilà pourquoi je ne comprends pas vraiment le principe de frontières. Pour moi, l’identité n’est pas géographique. Ce sont nos expériences qui font ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas.

Dans Des ailes au loin, vous parlez du « paradoxe libanais », qu’est-ce exactement ?

L’envie de désordre. Quand on vit dans un pays organisé où on peut prévoir globalement l’évolution de nos jours, où il est possible de planifier les choses sur le long court, il peut y avoir une envie de désordre. Au Liban, on retrouve ce dysfonctionnement, ces aléas. Prévoir les choses là-bas, ce n’est pas évident, car le trafic est imprévisible, dans un climat de guerre, il est difficile de penser en avance.

La littérature pour faire reculer la peur de l’inconnu

Vous avez rédigé un mémoire sur l’angoisse dans la littérature anglaise, ce sentiment revient souvent dans votre roman, comment l’expliquez-vous ?

Je suis quelqu’un d’angoissé (rires). J’en parle parce que quand on vit dans un pays en guerre, on est plus confronté à la mort. De plus, je n’exclus pas l’idée qu’il y a une mémoire cellulaire. Étant d’une famille d’exilés, je porte les traces de cette angoisse. C’est un sentiment qui peut parcourir les générations.

Avez-vous connu la guerre vous-même ?

Non. Mais pour moi, écrire Des ailes au loin, c’était une façon de participer à cette histoire, une façon de m’excuser par rapport à ça, une façon de m’excuser par rapport à cet état de guerre que je n’ai pas connu.

Il est question d’exil dans votre roman, qu’est-ce que cela vous évoque ?

Quand on parle de flux migratoire, on entend souvent les chiffres. Le rejet vient de ce que l’on ne connaît pas. La littérature a un rôle à jouer. Si vous ne connaissez pas un personnage dans un livre, vous ne le fermez pas pour autant. Alors cela peut nous aider dans la vraie vie à faire reculer la peur de l’inconnu.

L’impression de vivre en écrivant

Le livre est paru en mars 2018, quels retours en avez-vous eu ?

Il y a eu le prix et le livre a eu du succès.

Ce qui m’a étonné, c’est le rapport émotionnel que les gens ont eu avec le livre. Il m’est arrivé qu’on me prenne dans les bras suite à une conférence. D’autres s’attendaient à un livre politique et c’est ce que je voulais empêcher. Ils étaient surpris que mon livre ne se focalise pas sur l’exil, de la Palestine et du Liban. Pourtant, je suis de près la situation dans ces pays, mais la littérature n’est pas un lieu où je souhaitais régler mes comptes. J’ai pas mal coupé dans ce que j’avais écrit au départ, j’ai enlevé ce qui ne relevait pas de l’individu.

Ce que j’ai voulu faire avec ce livre ce n’était pas de montrer l’Histoire avec un grand H. On en dit parfois beaucoup plus en disant qu’on ne peut pas aller acheter son pain parce qu’il y a la guerre que de dire il y a la guerre.

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

C’est l’insuffisance de la vie. Honnêtement, je ne peux pas faire autrement. Ça donne un sens à ma vie mais aussi l’impression d’exister. C’est un regard sur le monde qui doit être dit. Ça tient de la parallaxe : le fait d’avoir deux angles sur le même objet. Parfois, lorsque l’on se promène, on voit le vent dans les branches d’un arbre, il peut y avoir un côté poétique aussi. C’est un peu cela pour moi l’écriture, on voit le monde mais aussi la poésie.

Dans Des ailes au loin, les personnages principaux sont des femmes, n’utilisez-vous pas la littérature comme un moyen de vivre les choses par procuration ?

Oui aussi. D’ailleurs dans mon prochain roman, je vais aborder l’histoire d’un homme qui vit les vies qu’il aurait aimées vivre.

Vous venez pour la première fois dans notre île, quelle idée en avez-vous ?

Je me suis obligé à ne pas en avoir afin d’avoir un regard gratuit. Ce que je pourrais en apprendre de loin ne serait pas juste, j’espère donc découvrir La Réunion, sans anticiper.

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