Marie-Chocolat l’envoûtante

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De passage chez un ami, j’entends en fond sonore une interview sur Antenne Réunion.  Marie Chocolat. Ancienne miss Réunion élue en 1985 qui, dans ce monde où les couleurs et les origines dérangent, aurait claqué la porte après son couronnement.

Le ton de l’interview est plutôt figé. Elle ne semble pas être le genre de femme à qui l’on souffle les réponses.

« Est-ce que vous êtes toujours rebelle ? »

Son énorme collier en forme de cœur me claque dans l’œil.

Peu probable de la voir arriver à une grande tablée d’amis dimanche dernier,  au moment du dessert. Je suis sensible aux coïncidences.

Mousse mangue-passion et tarte aux fraises, il ne manquait que du chocolat.

Chapeau de feutre, paillettes aux paupières, manteau chic et bottes fleuries ; la voilà.

A table, on parle d’amour. Je la vois bouillonner et finit par se lever pour chanter son fonn’ ker.

Les garçons veulent la photographier chez elle alors je saute sur l’occasion pour suivre l’expédition. C’est la voisine ; nous traversons ronces et champs de marguerites pour rejoindre en quelques minutes, au milieu d’une clairière, son antre.

Une belle bâtisse de bois et de pierres entourée d’herbes sauvages. Au-dessus de la porte y est gravé « la Guillaumière ».

Elle nous fait visiter son labyrinthe enchanté. Les objets se sont accumulés au fil du temps dans chaque recoin. Miroirs, mobiles, chutes de tissus, affiches et totems. La matière prend toutes les formes et se stocke là où il y a encore de la place.

Je retrouve un gros cœur rouge lumineux au dessus de la grande cheminée en pierres.

Elle nous met de la musique classique.

Dans mon rôle d’assistante photographe, je tiens le réflecteur, autrement dit « stagiaire pare-soleil ». Il cache la moitié de mon visage. Ca me permet, incognito, si proche d’elle, de me rapprocher de son essence.

Je caresse son visage de lumière réfléchie.

Li mett’ la pose.

Elle est à l’aise.

Alors que les garçons partent, elle me raconte qu’elle fait tout ici, elle coud, bricole, récupère, transforme.

Elle me montre sa dernière création, un costume.

Je lui dis « pour déguiser ? »

Non, « pour faire émerger la beauté qui est ».

Je la questionne sur cette belle charpente.

C’est son mari, décédé, qui l’a construite il y a des années déjà. Pudiquement, j’ose demander de quoi il est mort. Rupture d’anévrisme.

Elle me souffle « pas longtemps après qu’on ait fait l’amour ».

Une maison chargée d’histoire, chargée de vie et de mort. Le cycle naturel quoi.

Elle me raconte son rêve de partager ce lieu avec des artistes, d’en faire une résidence, de filmer l’expérience et la transformation de cet endroit.

« As-tu trouvé le réalisateur de ton film ? »

« Le voilà. »

Un jeune homme s’avance avec une énergie douce et mature.

« Je te présente mon fils ».

Il est habillé d’un tee-shirt noir où il est écrit  « Alon met ensamb’ »

« C’est son père qui l’a fait. »

Je m’assois sur un rebord de fauteuil, en silence.  Ces moments où tu te sens au bon endroit, au bon moment.

Elle change la musique. Zanmari Baré à la sono, le titre Blandine résonne. Elle se pare d’un châle et recouvre ses cheveux longs. D’un geste lent et habité, elle commence à danser. Elle danse la liberté, la communion.

Elle la partage et la magie opère.

L’âme agit.

Mi essay suiv’ le son du roulèr, mon ti rein lé rouillé, mi essay’ tap lo pié, mi essay’ laiss a mwin alé.

Juste avant, elle m’a expliqué que la transe vient quand tu descends dans le bassin, quand tu lâches tout. Absolument tout. Que tu répètes les pas de danse sur le rythme ternaire,sans t‘arrêter. Encore et encore. Le maloya.

Sur le chemin du retour, elle me parle de sa collaboration avec Simangavole, ce groupe de maloya au féminin.

Au retour chez nos amis, je la remercie pour ce partage et elle me chuchotte :

« Qui a vu, a su voir. »

Eblouissante d’intensité, comment n’aurais-je pas pu voir ?

J’ai pris un shoot d’adrénaline de vie.

Envoutée par sa beauté intemporelle et volcanique, par celle qui goûte à la source, celle qui touche son essence, où le temps d’un espace, le temps d’une danse, le temps d’un battement de cœur, d’un battement de pied, l’amour frissonne.

Etre au lieu de paraître.

Oui monsieur le journaliste. Elle est « toujours » rebelle.

 

 

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