Saya, maloyèr alchimiste

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Saya est un chercheur. Un chercheur d’or musical qui ne s’arrête jamais de fouiller, de chiner les musiques, les sonorités… de mixer, de tester, de créer des mélanges… de tenter l’improbable. À l’instinct. Saya, c’est un maloyèr audacieux. C’est surtout un musicien visionnaire et hors-pair. Preuve en est avec son dernier album Domin, sorti en août. Portrait. 

Raconter Saya, son parcours, ses idées, sa musique n’a pas été chose facile. Parce que ce jeune homme de 36 ans a beaucoup de choses à dire, à revendiquer, à exprimer. Parce qu’il en connaît un rayon sur le hip-hop, le maloya, l’électro, l’Histoire, La Réunion, l’Australie. Parce qu’il parle avec douceur, avec ce ton tranquille, posé, calme. Pas une note plus haute que l’autre dans sa voix. C’est agréable de l’écouter parler, Saya. On en oublierait presque de prendre des notes… Alors par où commencer ? Par son enfance ? Non, trop facile… Par l’étui qu’il avait sur le dos lorsqu’on l’a rencontré ? Allez.

« Ça vous dit qu’on trouve un coin à l’ombre ? » L’idée de ce jeune homme, aux dreads attachées et au short bleu turquoise électrique, est judicieuse. Il est 11h30, le soleil de l’été austral est presque au zénith. Mais pas évident, un dimanche saint-paulois, alors que tous les bancs convoités sont déjà pris, de dénicher un recoin ombragé. « Bon, on marche ? ». Ok, on marche. Ce n’est pas comme si le musicien revenait tout juste de Mafate, où il s’est réfugié pendant deux jours « pour prendre du recul sur la crise actuelle à La Réunion ». Nous trouvons finalement notre bonheur sur un petit muret en pierre, face à l’océan, sous un cocotier. « C’est parfait », se réjouit le musicien. Oui, car l’océan pour ce « gars sindni », c’est sacré. Tout comme les montagnes. Tout comme Saint-Denis, dont il connaît les moindres recoins. Tout comme La Réunion en fait. Bref, on y reviendra. Le jeune homme pose l’étui noir, contre le muret, à ses pieds, délicatement. Evidemment, on est curieux. « Oh, ça c’est un Djeli N’goni », explique-t-il. Un quoi ? « Oui, je l’ai trouvé sur Ebay. En fait, je cherchais une takamba, l’instrument fétiche d’Alain Peters. J’aimais beaucoup la sonorité. Et puis je suis tombé sur cette petite merveille ». Car Saya (anciennement Sayaman, en référence à Dragon Ball Z – coucou la génération 90 -) fouille, déniche. Un dénicheur d’instruments, de sonorités, de musiques en tout genre, de « pépites cachées » afin de créer toujours plus, de s’ouvrir encore et encore au monde et aux autres… et de partager. Il sort l’instrument à quatre cordes, amusé et fier de cette trouvaille. « Quand je découvre un instrument, je l’emmène partout avec moi pour m’entraîner dès que je peux. Je l’ai même emmené à Mafate hier ». Derrière ses lunettes noires carrées, son regard s’embrase : il est comblé. Heureux de nous détailler l’instrument point par point, de nous expliquer les cordes de pêche tressées, la facture de l’instrument, sa réhabilitation, sa provenance malienne, sa ressemblance avec celui d’Alain Peters. On se prend au jeu. On est à fond dans ses explications et on comprend. On comprend que Saya, alias Alexandre Le Perff, n’est pas que musicien, c’est un passionné de musique, au sens général et littéral du terme. Un « extraterrestre »,  un peu perché, un peu en orbite, comme sur sa pochette d’album. Et c’est lui qui le dit.
« Peut-être que cette trouvaille fera partie de mon set live de 2019 ». Un set qu’il voit comme minimaliste, « à cause des contraintes techniques », sur lequel il travaille actuellement.  Il prend le temps, Saya. Il explique, il analyse, il réfléchit. À l’image de son deuxième album sorti en août 2018, une gestation qui a duré deux ans. Rien que ça. Preuve de son art :  « pour cet album, j’ai eu une vision. J’avais déjà tout en tête, avant même de l’avoir écrit. » Ainsi, au bout d’un an, il est prêt à sortir une première mouture mais…« j’étais pas satisfait, j’étais à 50%, les arrangements manquaient de travail, c’était fragile. Alors j’ai tout repris. J’ai gardé ce qui me plaisait, je me suis enfermé, mis dans une bulle et j’ai tout retravaillé ». Il renchérit : « Aujourd’hui, tout va vite. On veut tout, tout de suite. On ne sait plus du tout ce que c’est que de planter une graine et d’attendre tranquillement que ça pousse». Oui, mais Saya est surtout exigeant, « parce qu’on va laisser une trace. Donc il faut faire le mieux qu’on peut ».

Outre cette question du temps, l’introspection, la recherche d’identité, l’ouverture au monde, sont au coeur du nouvel album de Saya. Domin, c’est l’histoire d’un réunionnais qui tourne en rond sur son île et qui décide de partir découvrir le monde. « Mais il se rend compte à la fin qu’il n’a pas besoin de prendre l’avion, que tout est en lui ». Et puis, même s’il considère que Domin est « bien plus maloya que son premier album », il y a la fusion des genres. Une explosion de sonorités, un mélange de ces deux styles, l’électro et le maloya, parfaitement pensés et imbriqués. « Si tu enlèves l’électro, rest’plus que le maloya, rien d’autre ». Une fusion chère, et même vitale pour celui qui « a toujours évité les cases ». « Je suis métis, papa est breton, maman est réunionnaise. M’enfermer dans un seul truc, ce serait me trahir ! Je ne peux pas faire quelque chose de « pur », je suis un « impur », je suis un bâtard, c’est mon batarsité ! », plaisante-t-il, avec un petit clin d’œil à Danyèl Waro. Mais si Saya n’a été que tardivement plongé dans le bain du maloya, la fusion, comme l’ouverture, a toujours eu une place de choix dans sa musique.

« Le maloya, à l’époque, était très connoté »

Tout commence lors des années adolescentes de l’artiste. « Je voulais faire de la musique, sans me focaliser sur un seul instrument. C’est en découvrant le clavier chez une amie que je me suis aperçu que c’était possible. Sur un clavier tu as tous les sons que tu veux : la basse, la batterie, la guitare et j’en passe ! ». Au collège, un prof d’anglais leur fait écouter et chanter du gospel pour retenir les leçons : nouveau déclic pour Saya qui découvre cette discipline et les possibilités de la voix. Puis, l’étincelle : l’album Métèque et Mat d’Akhenaton qui lui donne l’envie d’écrire. Il écrit pendant les cours, se couche à 2h du mat’ pour gratter le papier…en français. Et uniquement en français. « À l’époque, il n’y avait pas d’ambiance maloya comme aujourd’hui. En tout cas, dans mon monde, ça n’existait pas ». Chez lui, on écoute de tout : du reggae, du rock, du sega, de la variété française… « sauf du maloya. C’était trop connoté ». Et puis, ce qui anime Saya à l’époque, c’est surtout le milieu hip-hop dionysien : « On se réunissait régulièrement au Barachois ou au Teat Champ fleuri, pour rapper, danser. C’était les années 2000. On avait des choses à dire, dans une société qui était en train de changer, même si on n’en était pas conscients. On avait envie de se réaffirmer par le hip-hop », explique le dionysien. « Nos références c’était IAM, MC Solaar, Oxmo [Puccino]. On voulait leur ressembler ». Jusqu’au jour où, avec son groupe TM 12, ils décident d’évoquer leur île… sauf que « ça n’avait pas de sens d’écrire en français pour parler de notre île ». Alors, ils écrivent ledit texte en créole. Puis tous les autres. Une véritable libération pour lui. «  On a retrouvé une forme de liberté quand on a commencé à écrire en créole. On pouvait inventer nos propres expressions, tourner nos phrases comme on voulait, utiliser nos légendes créoles. On pense souvent que la langue créole est pauvre, mais c’est faux. C’est nous qui n’utilisons plus les bons termes. Quand tu cherches dans les livres, que tu écoutes les gramounes, ils disent les choses autrement ». C’est véritablement à ce moment-là, qu’il se reconnecte à sa culture réunionnaise… et qu’il amorce le mélange des genres : « En plus du créole, on a cherché une manière d’intégrer le maloya dans notre hip-hop » On y est. Ils se retrouvent alors tous les samedis avec son groupe, TM 12. « On sortait un son, à la fin de la journée, à chaque fois. On était hyper productifs, en fait », se rappelle-t-il, encore étonné. Saya est à fond, il écrit, écrit, écrit, compose, se met au beatmaking. Il quitte l’école, sans passer le bac, pour rentrer plus vite dans le monde du travail, dans le but de financer ses projets musicaux futurs. Outre une formation intensive d’un an dans une école de musique de Valenciennes, qui lui donne les bases de la théorie musicale c’est un voyage en Australie, qui lui confirmera sa vocation musicale. « En deux ans, j’ai énormément appris ». Car là-bas, il rencontre des artistes, enchaine les scènes dans le milieu urbain, reggae, dancehall, hip-hop. Jusqu’à atterrir devant un parterre de 400 personnes lors d’un concert organisé par un ami. « C’était assez dingue, mais malgré ça, j’ai eu la confirmation que ce n’était pas ma musique. Que moi, je voulais faire du maloya » . La vie fait bien les choses : la semaine d’après, il tombe sur un groupe de réunionnais, musiciens qui plus est. « Ils m’ont tendu un kayamb et j’ai su en jouer directement. Là, j’y ai clairement vu un signe ». Normal !

« J’avais l’impression de me mentir »

Lorsqu’il rentre à La Réunion, fort de son expérience du maloya en Australie – oui, oui -, il enchaîne les concerts, les boeufs entre amis, rencontre de jeunes artistes de la scène locale, développe son groupe et sa pratique… jusqu’aux Francofolies de La Rochelle en 2014, à la suite desquelles il sort son premier album, un album aux influences caribéennes, jamaïquaines, d’Afrique de l’Ouest et maloya. En 2015, il est élu meilleur artiste maloya par les Voix de l’océan indien. Mais comme s’il était arrivé à l’apogée de ce retour aux sources tant désiré, il décide de couper un peu et prend un an pour travailler en tant qu’ambulancier. « Tu te dis que t’as 30 ans, tu te projettes, tu veux un truc stable ». Pour finalement revenir à son premier amour. « J’avais l’impression de me mentir. Que ce mode de vie n’était pas le mien. La musique c’était vital ». Après une formation de coaching scénique, d’ateliers d’écritures avec Saodaj, Kaloune ou encore Tias, des artistes de la même verve, qui lui apporte la conscience des réalités de ce métier, il se met à l’écriture de son album, qu’il a réalisé lui-même entièrement en studio, avec les percus de Vincent Phileas et les choeurs de Guigs et Elodie Cuvelier de Soul Mates. « C’était un challenge, quand même ».  Un album pour lequel Saya ne s’est mis aucune barrière. « C’est expérimental, j’ai essayé de rester sincère, sans me demander si ça allait plaire ou pas ». Ses modèles ? « Alain Peters et René Lacaille ». On n’est pas surpris. « Mais, même s’ils n’avaient pas ouvert la voie de la fusion, bien sûr, j’aurais mis plus longtemps à me décider, me demander si c’était possible. Mais je l’aurais fait quand même ». Une prise de risques qu’il assume entièrement : « Déjà, moi je suis un fou de base ! raille-t-il. Mais si je faisais un truc trop lisse, ce ne serait pas moi. Pour moi, le maloya c’est une musique nue, qu’on peut habiller. Tant mieux si ça dérange. Si ça peut poser des questions » Un fou ? Pas si sûr. « Je veux créer la musique de demain, apporter ma petite pierre à l’édifice si possible. Mais surtout, je veux pouvoir partager cette musique, qui pour moi est de l’or, qui pour moi est universelle ! On retrouve de tout dans le maloya ! Il y a une polyrythmie exceptionnelle ». Une musique qu’il souhaiterait partager en 2019, en se rendant en métropole, « un certain temps, voir ce que ça peut donner par là-bas, toucher des gens, leur faire découvrir la musique réunionnaise. Il y a beaucoup de choses à apporter ». Et puis même, pour Saya, ça va au-delà. « Le maloya pour moi, c’est un chemin, un fanal qui me permet d’avancer, qui me rassure. Sans le maloya, je suis perdu ». C’est par là qu’on aurait dû commencer.

L’album Domin est à retrouver sur : https://saya974.bandcamp.com

© Crédits photo : Pierre MARCHAL

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