Une petite histoire du cinéma à La Réunion

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L’histoire d’amour entre les Réunionnais et les projections de films est ancienne puisqu’elle date de 1896. Mais elle a souffert de freins importants.

À l’origine, comme on a pu vous en parler précédemment dans nos articles sur la TSA, du fait notamment de l’éloignement géographique de la métropole, l’île a vu se développer des réseaux de distribution et de diffusion spécifiques. Le refus de se voir appliquer le Code du cinéma et les règles du CNC ont conduit rapidement à une situation monopolistique d’un opérateur, préjudiciable au développement du cinéma. Mais remontons la pellicule du film à ses débuts.

Une histoire d’amour ancienne

Selon Karine Blanchon, universitaire auteure de la seule étude sur le sujet à La Réunion, le cinéma est apparu sur l’île le 18 décembre 1896 grâce à la vision du peintre François Cudenet. Ce natif de Saint-Pierre installe les premières projections des films des frères Lumière à Saint-Denis. Puis au début de l’année 1897, il promène son appareil de projection Mendel aux quatre coins de l’île avant que Marius Rubellin ne prenne la suite avec. Le succès est immédiat. La première salle est inaugurée en 1905 : le Casino, situé à Saint-Denis, propose des films muets.

Le 26 décembre 1930, le jeune André Albany (26 ans), et neuf amis tournent un film sur le Piton de la Fournaise pour assurer la promotion de l’île lors de l’exposition coloniale à Vincennes en 1931. Malgré de mauvaises conditions météo (un cyclone approche), le groupe reviendra de son expédition le 31 décembre avec dans ses bagages la première vue panoramique du volcan jamais filmée.

En 1936, Armand Moreau ouvre Le Cristal à Saint-Benoît. Mais pendant longtemps, la majorité des cinémas réunionnais appartiendront à la société Investissement commerce et cinéma (ICC), créée par Kasimir Drotkowski, qui détient également de nombreuses salles dans l’océan Indien. Cette entreprise familiale a longtemps été la seule à diffuser des films dans cette région du monde.

Les années 60 vont marquer le renouveau des salles obscures à La Réunion. Le premier long-métrage réunionnais est tourné en 1978 avec un financement de 70 000 francs : c’est le film, Le Moutardier, réalisé par Alexis Alatirseff.

Dans ces années-là, où le cinéma était en vogue (et moins cher), les habitants du Sud et de Saint-Pierre avaient le choix entre 7 salles de cinéma, mieux qu’à Saint-Denis. Saint-Pierre avait les 3 salles du Rex et celle du Roxy et il y avait 3 salles au Ciné-Alpha de Mario « Porno », devenu centre culturel Lucet-Langenier, plus le Théâtre d’Azur. Le chef-lieu avait le Ritz, les 2 Plaza et les 3 Rio, dont une salle labélisée « art et essai » juste à côté de la salle « porno » et une autre plus conventionnelle.

Je garde des souvenirs d’adolescent ému d’après-midi moites dans les salles obscures à la recherche du premier baiser d’une jeune fille hardie.

L’épopée du Rio

Salle emblématique, le Cinéma Rio de Saint-Denis est né en octobre 1957 sous la houlette de Mario Hoarau. Il avait auparavant ouvert une salle à Saint-André (rapidement fermée) et une autre à Saint-joseph. Mario s’était mis en disponibilité de l’administration des Postes où il avait le rang d’inspecteur chargé des colis postaux. Et tout en exerçant ses fonctions municipales à Saint-Leu, il s’était lancé dans le cinéma au long cours. Au volant de sa jeep, muni d’un projecteur 16 mm de type Hotson, il sillonnait l’île dans les écarts, les salles des fêtes et les stades.

Pour mieux se démarquer des autres salles dionysiennes, Mario mise sur l’innovation. L’histoire raconte qu’il aurait introduit le « cinémascope » à La Réunion et aurait été un des premiers à avoir une enseigne clignotante. C’est qu’il a face à lui des poids lourds : Romuald Robert, propriétaire du Casino (futur Ritz) et surtout Kasimir Drotkowski, patron du Plaza et fondateur du Consortium cinématographique à Madagascar, le futur poids lourd de la distribution de films dans l’océan Indien. Le Rio fermera en 1993 et sera détruit en 2002 dans l’indifférence quasi générale. Qui a dit que les Réunionnais ont un problème avec leur histoire et le patrimoine ?

Le sud aura connu une autre saga : celle de Lié Éthève, père d’Yves Étheve, et fondateur du Poker d’As au Tampon en 1954. Il s’installe par la suite au Splendid à Saint-Paul où naîtra la success-story que l’on connaît. On y reviendra…

L’école aura également été un facteur déterminant du développement d’une culture cinématographique à La Réunion. Dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle, il est proposé aux élèves et aux enseignants du 1er et du 2nd degré de découvrir ou redécouvrir des films du patrimoine mondial et de participer aux festivals du film organisés à La Réunion. En outre, un enseignement de spécialité ou facultatif cinéma est actuellement dispensé dans cinq lycées de l’académie.

Je me souviens enfant (c’était il y a longtemps), avoir vu mon premier film sur un écran géant à l’arrière de la mairie annexe de ma ville. Une séance de cinéma itinérant. Le film ne m’a pas marqué. J’en ai même oublié le titre et l’intrigue. Mais je conserve une image forte de cette impression de plongée dans une immensité jusque là inconnue. J’ignore qui était à l’origine de cette projection municipale. Peut-être l’inénarrable Mario Hoarau. L’histoire devra un jour lui rendre l’hommage qu’il mérite.

Outre l’école, de nombreux acteurs associatifs ont pris le relais de l’éducation au cinéma. Ainsi, l’association La Lanterne Magique, créée en 2002 à Saint-Denis, se consacre à « la diffusion de films sous toutes ses formes, à l’éveil des regards et de l’imagination ainsi qu’à la création à partir d’images fixes ou en mouvement ». Tout au long de l’année La Lanterne Magique programme des projections, encadre des ateliers ou des rencontres et organise des festivals.

Car La Réunion est terre de festivals dédiés au cinéma. On en dénombre plus d’une dizaine. Et l’avenir s’annonce sous de beaux auspices pour les salles de cinéma à La Réunion. L’application attendue des règles du CNC permettra un assainissement d’un marché de la distribution des films encore quelque peu opaque. En outre, le CNC permettra de financer la création ou la rénovation de salles.

Le cinéma est une affaire lucrative

En effet, malgré des investissements importants et une concentration des salles, les exploitants de cinémas connaissent une croissance importante de leurs chiffres d’affaires. La partie était pourtant loin d’être gagnée pour les exploitants de cinéma rudement concurrencés par la télévision et surtout par l’apparition du magnétoscope dans les années 1980. Donné « moribond » au début des années 1990, le cinéma en salles connaît depuis un regain important avec une hausse constante de la fréquentation.

Cette modernisation du secteur s’est faite au détriment des cinémas dotés d’une salle unique mais n’a pas réussi à entamer la vitalité des salles municipales ou associatives. Celles-ci représentent la moitié des établissements mais seulement 13% des entrées et 9% des recettes. Pour les observateurs, l’engagement de nombreuses municipalités pour la projection cinématographique a permis d’éviter la fermeture du cinéma local et, partant, une désertification de l’animation sociale et culturelle. C’est indéniablement le cas à La Réunion.

La France compte le plus grand nombre d’écrans (5 700) en Europe malgré une baisse du nombre de cinémas. Les 200 multiplex français ne représentent ainsi que 10% des cinémas, mais concentrent 45% des fauteuils. Une concentration qui concerne également les exploitants puisque seulement trois groupes enregistrent la moitié des entrées et des recettes : UGC, Pathé et CGR.

Cette bonne santé économique s’explique à la fois par une action publique volontariste qui protège l’exploitation en salle, et un parc de cinéma qui a su se moderniser avec la création de multiplex, offrant aux spectateurs plus de confort et de choix. À La Réunion, deux multiplex existent aujourd’hui : à Sainte-Marie et à Cambaie. Deux autres devraient voir le jour à Saint-Denis et à Pierrefonds.

Pour aller plus loin :
  • 3ème Festival du film court de Saint-Pierre – 13 au 17 février 2019 – https://www.festivalfilmcourt.com
  • 9ème Festival international du film fantastique de La Réunion – Même pas peur du 20 au 23 février 2019 à la salle Henri Madoré (Saint-Philippe) – https://www.festivalmemepaspeur.com
  • Cinémarmailles 2019, mai 2019 à Saint-Denis – 21ème édition, par La Lanterne magique : http://www.lalanternemagique.net
  • 19ème Festival du film scientifique de La Réunion – avril 2019 
  • 15ème Festival du film d’aventure de La Réunion – du 4 au 17 mai 2019 à Saint-Denis, Saint-Paul et Le Tampon : http://www.auboutdureve.fr

 

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