Le Picton Castel : une légende de la marine à voile

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Sa visite a failli passer inaperçue : le Picton Castle a récemment fait escale à La Réunion, une étape de son 7ème (et sans doute dernier) tour du monde. On vous fait découvrir ce voilier exceptionnel qui nous rappelle les épopées de La Buse.

En me garant sur les quais du port de plaisance à la Pointe-des-Galets, je reconnais immédiatement les lignes caractéristiques du vieux voilier à trois mâts de 55 mètres de long. Aucun doute : c’est le Picton Castle.

Le bateau est imposant et majestueux malgré son grand âge. À sa naissance en 1928 (le vénérable a plus de 90 ans), c’est un chalutier à moteur, construit par Cochrane (Selby) pour une pêcherie de Swansea au pays de Galles. Il fait partie d’une livraison de 6 bateaux à vapeur, équipés pour la pêche en Mer du Nord. Son nom provient d’ailleurs d’un château médiéval gallois.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, en août 1939, comme de nombreux autres navires, il est réquisitionné par la Royal Navy anglaise et transformé en dragueur de mines sous le nom de HMS Picton Castle pour opérer sur les côtes de Norvège. Il garde encore les traces d’un choc avec une mine qui a éventré son côté droit. Il se murmure même qu’il aurait servi à l’évacuation de Dunkerque, mais difficile d’en être sûr.

Après la Seconde Guerre mondiale, le navire est racheté par des Norvégiens et rebaptisé Dolmar. Il sert de cargo dans la mer du Nord et la mer Baltique et se voit équipé d’un moteur diesel en 1950 puis en 1965 (il y est encore).

Le Picton Castle connaîtra une seconde vie en 1992 et évitera la démolition lorsqu’il est racheté par Daniel Moreland. Cet américain amoureux de la mer va le ramener au Canada pour subir une refonte en trois-mâts barque et en faire en voilier-école pour la modique somme de 2 millions de dollars.

Une école de la vie

En l’absence du capitaine, le Second Dirk Lorenzen (allemand installé en Australie) nous fait une visite-guidée du bateau. « On n’a pas besoin de connaître quoi que ce soit à la voile avant de rejoindre le Picton Castle, mais il faut avoir la motivation, il faut être prêt à se surpasser ».

Le Picton Castle est en effet un bateau-école. Les gens à bord viennent se former aux techniques de la marine à voile et s’immerger dans un autre mode de vie plus rustique et contemplatif.

La formation est essentielle et permanente, surtout pour les apprentis matelots qui n’avaient aucune expérience avant de commencer leur périple sur le Picton Castle. Il faut surmonter la barrière de la langue et du langage spécifique au domaine maritime qui compliquent l’apprentissage des techniques de navigation. Ainsi, Dirk, le second, a fait carrière dans le monde du cinéma en Allemagne avant de commencer une nouvelle vie en Australie, tournée vers la mer. « J’ai toujours rêvé d’être un marin, nous explique-t-il, et je suis tous les jours heureux d’avoir finalement fait ce choix ».

Durant leur tour du monde, les marins développent une vision holistique de la Terre et des humains : la navigation à l’ancienne mais aussi avec les instruments modernes (notamment pour la météo), la découverte de cultures et de traditions parfois en voie de disparition et la vie à bord d’un espace confiné.

Outre une petite équipe d’une dizaine de personne quasi-permanents comme Dirk (notre guide), la sélection des candidats-marins se fait sur dossier. Ils répondent à un appel à candidature publié sur internet (http://www.picton-castle.com). Ils sont sélectionnés pour un entretien par le capitaine et l’équipe au port à Lunenburg. Durant cette interview, ils expliquent leurs attentes et leur motivation. Les plus chanceux et les plus motivés seront retenus.

Car de motivation ils vont en avoir besoin. Bien qu’extrêmement enrichissante, la vie à bord est rustique. Ils doivent voyager léger : les affaires individuelles doivent tenir dans un sac de 100 litres. Et les espaces d’intimité sont limités : ils ont chacun une couchette de 2 mavec un coffre pour ranger leurs affaires personnelles. Les femmes se regroupent dans le carré des femmes pour plus d’intimité mais la mixité et la promiscuité sont de règle sur le bateau.

Un tour des cultures du monde

Le Picton Castle est en effet aussi un espace de découverte. Outre la richesse de la vie à bord, où chacun alterne les tâches par quart, les escales sont des fenêtres ouvertes sur des sociétés souvent méconnues.

Le bateau est d’abord un lieu international et l’anglais est la langue de travail. L’équipage est essentiellement composé d’occidentaux. On compte pour cette traversée 35 personnes avec de multiples nationalités : Grenade, Bermudes, USA, Portugal, Australie, Canada, Danemark, Belgique, Suisse, Angleterre, France. Une vraie Tour de Babel. On compte à bord 12 femmes (1/3 de l’effectif) dont une Française. L’équipage est sans restriction d’âge. Les jeunes y côtoient des plus vieux avec comme seule exigence la capacité à vivre à bord et à apporter sa contribution à la vie du bateau. Autant dire qu’il vaut quand même mieux avoir une condition physique irréprochable et un esprit ouvert.

Dirk m’explique ainsi que certaines petites îles du Pacifique voient leur population doubler lorsque le Picton Castle y fait escale. Ces sociétés insulaires comme à Pitcairn ou Rarotonga, vivent alors l’irruption de ces marins occidentaux comme une vraie opportunité économique mais aussi l’occasion de se confronter à un réel avec lequel ils n’ont parfois accès que via internet et la télévision. La richesse de ces rencontres est alors aussi grande pour l’un que pour l’autre. Une vraie école de la tolérance et un arrache-cœur quand arrive le moment du départ.

Et des rencontres, on peut en faire durant un tour du monde qui peut durer de 13 à 15 mois. L’équipage actuel a quitté le Canada en avril 2018. Après Bali, Rodrigues et La Réunion, la prochaine étape est Cape Town en Afrique du Sud, puis la Namibie, Saint-Hélène et les Caraïbes avant de rentrer en Amérique du Nord.

Le Picton Castle connaît bien La Réunion, puisque c’est sa 5ème escale sur l’île. L’équipage apprécie cet escale technique dans l’océan Indien qui leur offre un point d’ancrage entre l’occident frénétique et les sociétés africaines ou asiatiques plus traditionnelles. Outre des visites de l’île, les marins vont pouvoir ravitailler le bateau et se charger de beaux souvenirs comme lors de cette visite de scolaires venus de la ville du Port voisine. Certains de ces élèves portois sont peut-être repartis avec des rêves de pirates ou de charpentiers de mer. Car sur le Picton Castle, le bois et les cordes sont omniprésents. Le bateau est en effet opéré à l’huile de coude. Même l’ancre est remontée manuellement. Ce n’est pas là que vous trouverez les winch et autres moteurs de voile.

Des pièces de voilerie qui sont pour certaines magnifiquement sculptées. Le travail d’artisans de la région de Bali avec qui l’équipage du Picton Castle a développé une vraie relation d’amitié et de travail.

À l’avenir, le Picton Castle devrait continuer à faire de courtes traversées dans l’Atlantique. Dan Moreland souhaite en effet se concentrer sur le développement de son école de voile, la Bosun School à Lunenburg. Peut-être y verra-t-on un jour un jeune réunionnais…

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