Bon vol

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Lotrinfo a ses muses.
Alain Bashung en est la plus fameuse.
Venu à La Réunion après une tournée au Canada à la fin des années 90, il surchauffe durant deux concerts un Théâtre en plein air alors tout dédié au live sonore de première classe.
Les temps ont changé, nous aussi. Mais pas nos idées. La vieille connerie est poisseuse.
Un très grand ami de Lotrinfo dresse un portrait de l’homme en noir de Paris qui aurait sans doute passé des moments de convivialité inavouables avec Alain Péters, l’une des muses lui aussi les plus chéries de ton nouveau site.
Ce rock-critique, l’auteur du papier, s’appelle Jean-Paul Germonville, probablement la référence indéboulonnable dans le métier. Il sera en conférence à La Réunion, premier semestre 2019, pour évoquer la varièt’ frenchy et, surtout Arthur Rimbaud, la première légende rock de l’histoire.
Merci à lui.
Merci aussi à des meufs et des types inspirants et amicaux aujourd’hui partis : Cathy, William, François et Rachid.
Et aux deux femmes de ma vie, Colette et Dalva.
Merci enfin à vous pour votre lecture.
Nous ne répondons pas aux injonctions de la dictature du clic.
Nous veillons juste à votre attention et à vos souhaits participatifs.
Le meilleur pour vous.

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À chialer cet après-midi du printemps 2009, pourtant ensoleillé, quand le cercueil d’Alain Bashung descend doucement dans la terre du Père Lachaise. Mort physiquement à soixante-deux ans, mais entré dans l’éternité pour son œuvre.

Une interminable interview

Dans ma mémoire, il y a en premier lieu ces longues heures passées dans son pavillon, à Brie-sur-Marne dans la banlieue parisienne. Une interminable interview, loin du format traditionnel, commencée peu avant midi et terminée tard dans la nuit. Je travaillais pour les ateliers de Radio France avec pour projet une vingtaine d’épisodes où il revenait sur sa vie. Elle a été diffusée ensuite sur l’ensemble des radios du groupe. RFI et RFO comprises.
Alain Bashung ne buvait plus d’alcool. Juste du café en quantité phénoménale. Après avoir crevé l’écran avec des rocks déjantés tant dans leur musique que le texte, il connaissait des « heures creuses », ce que les médias – spécialisés ou non – appellent « la traversée du désert ». Un album, « Novice », peu raccord avec le fameux grand public, un concert à la Cigale devant un parterre plutôt clairsemé et une tournée interrompue pour des problèmes de santé. Un petit bout d’histoire qui ressemblait à celles de tant de losers.
Et pourtant ! Pourtant, comme les autres, ce disque que beaucoup ne découvriraient que plus tard, ne contenait que des perles. En vrac, et sans préjugés : « Pyromanes », «  Tu m’as jeté », « Bombez », « By proxy »… Le titre résume, d’une certaine manière, une partie de sa personnalité. Pour illustrer le single du titre générique, sur vinyle grand format, il a exhumé un vieux cliché en noir et blanc le représentant, ado, dans les oripeaux d’un communiant. Une illustration qui semble résumer tout.

Un authentique Enfant du Rock

Lors de cette rencontre, Bashung m’a impressionné par sa culture musicale. Le rock, bien sûr, des pionniers jusqu’aux Rolling Stones, mais aussi la soul, le blues et le jazz, une incroyable culture suffisant à expliquer ces virages à 180 ° pris d’une création à l’autre.
Ce genre de discussion qui dure des plombes, sans interruption, plus encore lorsqu’il s’agit d’une interview, finit par échapper aux propos convenus, les retenues tombent et vient la confidence. Alain B. avait mené une vie suffisamment tourmentée – le terme « particulièrement » conviendrait mieux – pour avoir beaucoup à confier. Le parcours initiatique et douloureux d’un authentique enfant du rock.

D’abord les débuts, pourris. Tout bascule lors de notre entretien quand il confie – je me rappelle exactement des mots employés – : « Je devrais m’appeler Ascouet. Ma mère, elle m’avait déjà dans le ballon quand elle a épousé le Baschung » – l’orthographe initiale de son nom. Le C ne tombera que plus tard lors de sa carrière artistique. Jamais, jusque- là, il n’avait parlé de ses origines. Il ne le fera que plus tard, en fin de vie, avec pour précision que son père aurait été d’origine kabyle. Sa famille d’adoption, où il est exilé dans la lointaine banlieue de Strasbourg, pour des problèmes de santé, ne le ménage pas. « Le dimanche, avinés, ils me disaient : hé toi le bâtard, le fils du boulanger, va nous chercher une bouteille à la cave ! ». Le mari de sa mère exerçait cette profession. Alain n’a rien oublié des brimades, de la solitude, de la rigidité de la grand-mère, d’origine allemande et longtemps nazie convaincue. Bergman écrit pour lui « J’suis né tout seul près de la frontière. Celle qui vous faisait si peur hier » et plus loin « Faut pas que je parle au Levy d’en face. Mémé m’a dit reste à ta place ». Cette famille juive existait vraiment et tenait la boucherie de la bourgade, et le gamin n’avait effectivement pas le droit de lui adresser la parole. Je comprends immédiatement que Bashung est bien présent dans ses chansons, qu’il en maîtrise les deux degrés de lecture. Joue de la dérision, prend ses distances avec la vie ordinaire, pose sa différence. Autre parolier historique, relais quand Bergman a fini par se perdre dans l’emphase, Jean Fauque continue cette entreprise de réécriture du monde. On lui doit les fabuleuses paroles de « Happe », « A perte de vue », « L’imprudence » et autres « La Nuit Je Mens ». Sans oublier l’imparable « Osez Joséphine »… une invraisemblable histoire de drague.

Un parcours initiatique et douloureux

Les débuts ne sont pas plus faciles. Le skiffle dans des kermesses sur des guitares électrifiées au petit bonheur la chance, faute de moyens. Les covers – ces reprises d’artistes célèbres, sous des noms d’emprunt -, les plus rentables sur le plan financier… « ma spécialité, c’était Elvis Presley » – cf le collector « That’s All Right » enregistré pour le défunt magazine « Glamour » à Memphis -. Tournées rock dans les bases américaines qui fleurissent alors sur le territoire hexagonal. Une intrusion dans la comédie musicale « Révolution Française ». Pour bouffer ! Son passage dans la variété où il devient, au hasard des gloires dominantes et selon le choix de managers véreux, un clone de David-Alexandre Winter ou de Mike Brandt. La voix n’a pas encore la patine, un zest rauque, qu’il finit par imposer à la face du monde. Ses morceaux s’intitulent alors « Simplement Quelques jours », « Chère petite Chose ». Dans ces années de galère, il travaillera même avec Christophe sur l’adaptation d’un chef-d’œuvre du classique, « Tannhäuser » de Richard Wagner, morceau d’audace que des techniciens mettent à mal. Producteur de Dick Rivers toujours pour survivre. « Mais avec lui tu ne manges que des hamburgers. Tu as l’impression de vivre aux Etats-Unis. Il n’arrêtait pas de téléphoner la nuit en disant “J’ai une idée”. Mais il n’a pas d’idées, jamais. Un jour je le lui ai dit et c’était fini ».

Le divan de Chapier

Quand je vois Alain B. à « Brie », il a déjà tourné, en tant qu’acteur, son premier film, « Le Cimetière Des Voitures » d’Arrabal, dans ce qui ressemble à une casse de voitures réquisitionnée pour réécrire la vie de Jésus. La coulisse est encore plus rock’n roll. Y déambule notamment une sorte de géant entre monstre et Superman, « doté d’un sexe monumental » – dixit -. Extravagant comme cette anecdote du tournage d’une émission télévisée célébrant Gainsbourg. Au programme figurait « Lavabo ». « Il m’avait fait asseoir dans une baignoire en face d’une fille torse nu. A un moment, ma main est partie. Ce n’était pas pour moi mais pour les gens présents dans le studio. Elle avait des seins magnifiques. Ils ne regardaient qu’eux ! »

La douleur de survivre

Quand on est repartis avec l’équipe, il était sur le pas de la porte, livide dans les phares de la voiture. J’ai cru comprendre qu’il a réalisé soudain, être allé très loin dans ses confidences !!! J’avais surtout remarqué cette douleur de survivre, la passion pour la musique, en particulier le rock. Sa vie. Mes collègues préféraient le sensationnel. Ils ont bidouillé le montage dans mon dos, sélectionnant avec application les passages les plus croustillants. Au final, on se serait cru dans du « France Dimanche ». Bravo !

J’ai revu Alain Bashung pour l’étape suivante, le fameux « Osez Joséphine ». Je lui ai assuré « Tu tiens le tube ! » avec pour réponse : « Vous, les journalistes, vous aimez toujours ce que je fais ! ». Sur le coup, j’avais vu juste, il n’a plus quitté les chemins de la gloire, enchaînant avec le même succès « Chatterton », « Fantaisie Militaire », « L’imprudence » et son testament « Bleu Pétrole ».

Pour « Joséphine », on s’est rencontrés au Georges V. à Paris. Drôle d’endroit pour un personnage de cette dimension. Une idée de maison de disques ! On est arrivés en même temps. Il a simplement souri en me serrant la main, «  Tiens, le divan ! », référence à la célèbre émission de l’époque animée par Henry Chapier, appliqué à confesser devant les caméras les gens célèbres.

L’incarnation du rock

On s’est connus à la sortie de « Rio Grande », un album que j’adore et qui lui a valu sa première Victoire de la Musique. Il habitait, alors, Paris, rue Richard-Lenoir, pas très loin du Bataclan. C’était en 84. Il y a plus de trente ans. Je me rappelle comment il me passait, un à un, ses textes alors que défilait la bande de l’enregistrement, sortis d’une armoire qu’il refermait soigneusement après. Tout, dans ses gestes, avait l’air précieux. Il y a d’abord eu « Roman-photo », dans lequel il avouait que tout cela était « la faute à Dylan ». Je ne l’ai découvert qu’après, tout comme il a fallu l’ajout de « Gaby » pour que j’écoute « Roulette Russe » qui contenait pourtant des morceaux choisis comme « Bijou Bijou », « Sur La Ligne Blanche », « Station-Service ». « Vertige De L’amour »  confirme qu’il n’est pas qu’un coup. Il va signer avec des textes de Gainsbourg le suicidaire « Play Blessures » sur un clavier déglingué mais révolutionnaire. Il faudra un temps d’assimilation pour que cet enregistrement inimaginable devienne culte. Tout doucement Alain B. est devenu l’incarnation du rock, un genre qu’il aborde d’une façon bien personnelle, à la fois féline et très maîtrisée après ses années destroy. Ce qui n’a fait que le rapprocher de son public.

Lorsqu’est sorti « L’Imprudence », traversé avec tous les ravissements d’instruments à cordes, les spécialistes ont eu beau chercher des rapprochements avec Ferré, version symphonique, c’était encore du Bashung. La gente journalistique, spécialisée en est toujours à lui chercher un successeur. Il est unique !!!

Des nuits de blanc satin

Lors du dernier Tour, il est apparu amaigri, vieilli d’une trentaine d’années par le crabe, mais toujours aussi efficace dans le chant et les musiques, où il a posé avec une fièvre d’expert, guitares, cordes, clavier et rythmiques. J’avais ponctué mon papier par cette phrase « Des nuits de blanc satin comme celle-là, on en veut beaucoup d’autres ». Cinq mois plus tard, c’est à l’Eglise de Saint-Germain puis au Père Lachaise qu’on le retrouvait. Mais sa voix ne s’est jamais éteinte. Quant au disque d’inédits annoncé sur les réseaux sociaux, il faut se méfier des fonds de tiroir qui font croûter les multinationales.

Extravagant ! Rencontre avec Alain Bashung au Georges V. Un plan de multinationale

© Crédits photo : Gautier JOURDAIN

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