À l’ombre des jardins créoles

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Évoquer les jardins créoles, c’est parler avant tout de l’art de vivre créole. Les jardins de La Réunion sont le reflet de cet art de vivre, né d’une culture ouverte aux quatre vents et sans cesse nourrie des apports étrangers. 

Entre La Réunion et ses jardins, c’est une histoire qui dure ! Grenier historique de la Compagnie des Indes, l’ancienne île Bourbon est un creuset où de multiples essences végétales se sont épanouies. Mais, avec un ensoleillement maximum et un taux moyen d’humidité supérieur à 90%, La Réunion est une véritable serre à ciel ouvert. Pour ne pas se laisser déborder, les jardins ont dû s’organiser. C’est pourquoi ils ont aujourd’hui l’aspect d’un sympathique fouillis organisé.

En fait, il n’existe pas un, mais des jardins créoles. Le jardin « cache misère » des petites cases en « bois-sous-tôle » se fait jardin d’apparat dans les grandes demeures urbaines et les domaines coloniaux. Mais des constantes peuvent être dégagées. Parmi les grands principes : le beau est à l’avant, l’utile à l’arrière !

Le beau à l’avant, l’utile à l’arrière

« Le jardin créole s’organise en différentes parties dont chacune a son importance dans le rituel d’accueil symbolique », explique Isabelle Hoarau, dans son ouvrage « L’art du jardin créole » (éditions Orphie, 2002).

La kour de devan est l’espace ornemental situé devant la maison. Coquet et fleuri, ce jardin est conçu comme un décor fait pour être vu. Dans certaines maisons, un guetali surplombe la rue. On s’y assoit à la tombée de la nuit pour observer les passants et s’échanger les nouvelles du jour.

La kour proprement dite est souvent ceinturée de haies d’acalypha, impudiques « foulards » rouges attirant le regard des passants. Elle se laisse entrevoir par le baro (le portail), toujours ouvert.

À l’intérieur, le jardin d’apparat est symétrique. De part et d’autre d’une allée centrale, les parterres fleuris débordent en d’imposants massifs : marguerites folles, corbeilles d’or (Lantana Camara), rosiers, impatiens ou plumbagos.

Certaines plantes sont investies de valeurs protectrices, comme la sonj-papang (Colocasia grandiflora) ou les zépinar, une variété d’euphorbe censée protéger du mauvais œil.

La poésie à portée de toutes les mains

Les plantes médicinales trouvent leurs places entre les massifs fleuris : aloès, ayapana, verveine, citronnelle… Les arbustes odoriférants (Datura, Franciscea, Jasmin de nuit) sont plantés à l’écart. L’hibiscus, le Poinsettia, le Lisandra côtoient différentes sortes de palmiers.

Tout explose de mille formes, couleurs et odeurs. Ici, le somptueux Lagerstroemia et le Cytise, dont les fleurs jaunes s’étalent en cascade. Là, les Pluie d’or (merveilleuses orchidées rustiques !), les lianes grimpantes (Alamanda, passiflore…) et toutes ces essences dont le charme réside aussi dans leur nom poétique : filao fleur, liane de Jade…

Au bout de l’allée, un petit rond-point symbolisé par une fontaine ou une statue annonce la maison aux façades colorées. Des palmiers multipliants encadrent l’entrée. Sur les côtés, des ombrières abritent les boutures de l’année : capillaires, anthurium et orchidées. Plus loin se trouvent les arbres fruitiers. Les plus grands seront plantés à l’ouest pour protéger la maison du soleil.

Dans le prolongement du bâti, la varangue forme un véritable sas où il fait bon se reposer. Il n’est pas aisé de le franchir car l’on fait visiter son jardin plus volontiers que sa maison ! Après les honneurs de la kour, le visiteur repartira donc avec une bouture, une graine ou une plante ; mais sans avoir pu visiter l’intérieur ou l’arrière de la maison.

La kour de dèrier est en effet un espace d’intimité réservé aux usages domestiques. On y trouve souvent la treille chouchou, les plantes aromatiques et les épices. Tout autour, les bananiers, que l’on ne plantera jamais devant la maison, organisent cet espace où les étrangers ne sont pas conviés.

Mouvants et flamboyants, les jardins créoles sont ainsi le miroir d’une société où le désordre n’est qu’apparent. Car sous le masque du chaos, ces jardins obéissent en réalité à des codes très stricts. Voir et se faire voir tout en gardant une part d’intimité, telle est leur véritable nature. Comme les jardins de curé en métropole, ils cultivent des charmes bucoliques et le goût du secret. Leur ordonnancement répond ainsi à une double exigence : montrer sans se dévoiler ; cultiver le secret sans se fermer.

« Le jardin est l’art supérieur (…) de la civilisation créole, la poésie à portée de toutes les mains caressantes », a joliment écrit le poète réunionnais Marius Leblond. Puisse cet adage rester vrai encore longtemps et le jardin créole ne pas céder à la facilité !

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