Batay Cok : cruelles traditions

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Malgré la pénalisation des sévices sur animaux (plus ancienne que Brigitte Bardot) depuis notamment la loi Grammont du 2 juillet 1850 , la tradition des batay coq reste vivace à La Réunion

Un encadrement juridique strict

La sanction des mauvais traitements aux animaux se retrouve notamment dans l’article 521-1 du code pénal qui punit jusqu’à deux ans de prison et 30.000 euros d’amende « le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité ». Deux exceptions sont prévues : pour les courses de taureaux « lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée », et pour les combats de coqs «dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie ». La loi précise toutefois qu’«est punie des peines prévues au présent article toute création d’un nouveau gallodrome » alors qu’aucune disposition législative similaire n’interdit la création de nouveaux lieux accueillant les courses de taureaux.
De l’interdiction forte posée par la loi Grammont qui visait à interdire  les combats d’animaux à la survivance de pratiques jugées par certains barbares (batay coq et corridas), on voit que la loi a du s’adapter aux pressions locales. Ainsi, alors qu’en 1963 certains souhaitaient un durcissement de l’interdiction, en réaction, la mobilisation fut telle que le Parlement rétablit le 8 juillet 1964 l’autorisation de pratiquer les combats dans les lieux à tradition locale ininterrompue.On raconte même (lorsqu’on est à court d’arguments) que le Général de Gaulle aurait pris parti: « Puisque l’on mange des coqs, il faut bien qu’ils meurent d’une façon ou d’une autre».
La loi demeure toutefois restrictive car elle interdit toute création de nouveaux gallodromes et même, d’une certaine manière, le remplacement d’un site qui viendrait à fermer.Comme l’a rappelé le Conseil Constitutionnel dans une décision du 31 juillet 2015, l’objectif est « l’extinction de ces pratiques ». Et gare aux contrevenants. En septembre 2018, la Cour de Cassation a confirmé la condamnation d’un organisateur réunionnais de combats « clandestins » à 8 mois de prison avec sursis et 8.000 € d’amende.

La mise en scène des batay coqs

Très couru en Asie et prisé également en Amérique du Sud, le combat de coqs est une pratique qui remonterait à l’Antiquité. Si elle est rare en Afrique, elle est pratiquée à Madagascar où c’est une tradition ancestrale : longtemps appréciés par les souverains de l’île, ces combats y sont peu à peu devenus un sport national. Bien que très ancienne, la pratique reste minoritaire en France, limitée aux Hauts de France et à certains territoires d’outre mer. Au niveau mondial, on dénombre encore 27 pays où des combats de coqs sont organisés, la France restant un des trois derniers bastions européens de cette pratique.

Pour la dimension historique: http://gallodrome.pagesperso-orange.fr/hist.htmet surtout les travaux de Xavier PERROT, «L’athlète des gallodromes, le coq de combat animal domestique et de compétitions », Revue semestrielle de droit animalier, 1992.

Les combats de coqs, considérés par certains comme un « loisir », consistent à faire s’affronter deux coqs préparés aux combats dans une sorte de ring circulaire au centre d’une salle appelée gallodrome. On commence par la “provocation », où les coqs sont placés face à face pour évaluer leur combativité. Si les propriétaires tombent d’accord pour l’affrontement on passe à la pesée et ensuite on détermine la mise (pour les paris). Les deux coqs, suivant leur instinct, se battent, des paris étant faits sur le vainqueur. Dans un espace plus grand, les coqs qui ne seraient pas des coqs de combats, (donc de basse-cour), fuiraient dès qu’une blessure importante leur serait infligée par leur adversaire, mais dans le ring, les coqs de combats, issus de sélection génétique rigoureuse, se battent longtemps, ce qui peut entraîner de graves blessures voire la mort. En outre, dans certaines régions (ce n’est pas le cas à La Réunion), les coqs sont parfois dotés de lames aux pattes pour blesser ou tuer leur adversaire.
À La Réunion, les combats se font à l’ergot naturel. Les coqs réunionnais pèsent de 2,8 kg à 4 kg. En Polynésie, où les combats se font aussi à l’ergot naturel, les coqs sont plus légers: autour de 2,2 kg. Dans les Antilles, les combats se font soit à l’ergot naturel, soit à l’ergot de métal avec des bêtes autour de 1,5 kg. Dans le Nord Pas de Calais, à l’ergot de métal pour des bêtes de 4 kg à 5 kg.

Malgré un environnement juridique strict, le batay coq reste une pratique vivace à La Réunion. Il ne subsiste que cinq gallodromes disposant d’une autorisation préfectorale: Saint-Denis, Le Port, Saint-Pierre, Saint-Benoit et Saint-André. L’un des plus connus se situe à Deux-Canons. Ils peuvent accueillir 400 à 600 personnes, l’entrée est gratuite, les paris sont autorisés. Un championnat se déroule de mi-octobre jusqu’au mois de mars. Mais la pratique bascule peu à peu dans l’informel, dans des arrière-cours de maison chez des amateurs éclairés. Ce sont des moments souvent incroyables où les cris du public et des propriétaires de combattants se mêlent au bruit des coqs en lutte.

L’amour des bêtes

Les non-initiés et les disciples de Brigitte Bardot ne voient que la phase spectaculaire du combat. Ce serait oublier qu’il n’y aurait pas de combats sans l’élevage: les coqueleurs sont avant tout des éleveurs. Pour eux, en effet, l’intérêt premier est d’entretenir des races de coqs, que l’on ne trouve évidemment pas dans les magasins du coin. Il faut sélectionner et développer des bêtes avec les meilleures capacités combattantes et le plus fort instinct agressif, exacerbant de vils instincts naturels. L’histoire a retenu les noms de certains grands vainqueurs: Terminator, Goliath,  Jacque le Borgne (un coq cendré qui avait perdu un oeil pendant un combat).
Les éleveurs choisissent avec soin des reproducteurs parmi les coqs plusieurs fois vainqueurs au combat. Certains champions se vendent plus de 10.000 € pièce et de nombreux amateurs arrondissent leurs fins de mois aussi bien dans les batailles que dans le commerce d’animaux (œufs, poules et coqs). Les poules reproductrices seront, elles aussi, filles ou sœurs de « duellistes célèbres ». De ces croisements, ils obtiendront des œufs dont ils vont suivre l’évolution avec passion. Les puristes pourront lire les travaux de Marie Cegarra- « Les coqs combattants », Terrain, n°10, 1988.
J’ai pour ma part, grâce à mon oncle, lui-même coqueleur toujours actif, pu voir l’évolution de ce milieu. Et j’ai côtoyé la légende Dédé LATOUR, un vrai passionné qui faisait venir des experts et des espèces (des oeufs) des 4 coins du monde pour être au top. Car les coqs sont considérés comme de vrais athlètes, sélectionnés, vaccinés, bichonnés, entraînés, ils commencent les combats vers l’âge d’ un an. Certains propriétaires peuvent avoir jusqu’à une centaine de coqs. Après leur dernier combat, les champions finissent leur vie comme reproducteurs: ils vont assurer la descendance pour perpétuer la race des champions. Des jeux du cirque modernes… Alors qui sait. Peut-être verra-t-on un jour une chaine Youtube dédiée au Championnat de La Réunion, avec une étape d’une Coupe du monde à venir. L’imagination des hommes est si fertile.

© Crédits photo : Pierre MARCHAL

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