Blocages réunionnais : les prémices d’une prise de conscience collective ?

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Échanges de services, dons, réparations dappareils, achats en vente directe chez le producteur, enseignement en plein air sur les ronds-points, les modes de vie et de consommation alternatifs ont trouvé un terreau fertile à La Réunion en ces temps de blocages.

17 jours. 17 jours durant lesquels les réunionnais et réunionnaises ont dû, par la force des choses, s’organiser pour trouver de quoi se nourrir, économiser l’essence, réparer leurs appareils défectueux. 17 jours où la plupart des grands supermarchés offraient un achalandage limité, voire n’ouvraient parfois carrément plus. 17 jours pendant lesquels les habitants de l’île se sont contentés du minimum. Alors beaucoup d’entre eux se sont adaptés, sont revenus aux « bases », aux « savoirs lontan » oubliés, à des modes de consommation alternatifs. En premier lieu par nécessité, par peur du manque.

Aux quatre coins de l’île, on s’est entraidé, on s’est parlé, on a covoituré, on a tenté de trouver des solutions pour, ensemble, sortir la tête de l’eau. Bien au-delà des initiatives créées sur les barrages, c’est toute une économie parallèle, collaborative, circulaire qui s’est développée. On a recréé du lien social, renoué avec des savoirs ancestraux. Les réseaux sociaux étant la pierre angulaire de tout cela.

« Y a- t- il des adeptes de la fabrication de cosmétiques fait maison ? », « Je suis un pêcheur de Sainte-Rose, j’ai du poisson frais tout les jours, laissez-moi un message si intéressés »; « Je vous répare ou fais la maintenance de tout type de matériel, contre des denrées alimentaires »… Autant d’annonces, de petits messages d’entraide ou de remerciements que l’on pouvait lire par exemple sur le groupe Facebook « Tienbo974 ». Une page créée le 22 novembre, cinq jours après le début du mouvement, qui compte aujourd’hui plus de 50 000
 membres. « Cette page a, quelque part, permis de soulager beaucoup de personnes. Une solidarité incroyable s’y est développée. On ne s’y attendait pas. Pas à ce point. Tienbo a véritablement offert une bouffée d’oxygène et une petite fenêtre pour recréer du lien social », assure Laurence Gilibert, fondatrice de la page.

« À La Réunion, il y a tout ce qu’il faut ! »

Une solidarité et un désir de consommer autrement croissants, sur lesquels plusieurs membres ont surfé afin de partager des idées de solutions déjà bien ancrées en eux. Comme Stéphane (44 ans) et sa base de données d’outils et d’astuces pour créer un potager bio «  C’est quelque chose que j’avais en tête depuis un moment, mais je n’ai jamais osé en parler autour de moi jusqu’à présent. S’il n’y avait pas eu toute cette effervescence positive, je ne l’aurais pas proposé ». Pareil pour Shanaz (48 ans) avec ses petits ateliers de fabrication de produits d’hygiène, qui était à la base une initiative « entre copines », mais qu’elle compte agrandir devant l’engouement qui s’est produit sur la toile. Ou bien encore Ronan (33 ans) qui invite, via une page Facebook dédiée et créée durant le mouvement, à construire des systèmes alternatifs comme des panneaux solaires, des générateurs d’électricité à aimant, ou encore des cuiseurs à bois autonomes.

Pourtant, comme le note Adrien, membre du bureau collégial dʼAlternatiba Peï – une association de mobilisation citoyenne autour de la transition écologique -, « il y a, sur l’île, énormément d’initiatives alternatives, qu’elles soient associatives ou entrepreneuriales ! Et puis même, culturellement, à La Réunion, de base, on sait se parler, on sait cultiver du bio sur un mini lopin de terre, on sait s’entraider. Il y a tout ce qu’il faut ! ».  Un point de vue que partage Wilfried, créateur de Permaculture Tropicale Réunion, une page Facebook créée il y a 3 ans, et qui a pour but de partager des connaissances, astuces, conseils et contacts autour de la permaculture locale. Il a entrepris un tour de l’île à pied pour aller à la rencontre des initiatives locales de tout ordre et a pu constater cette richesse d’initiatives.

Le hic selon nos sources ? Un repli progressif sur soi, la méconnaissance de ces moyens alternatifs, des lacunes en communication, une notion du temps biaisée, des associations isolées, des subventions manquantes pour développer les réseaux et les moyens humains.

Déséquilibre économique

Marie-José Payet, de l’association Terrabilis, pointe elle une économie complètement déséquilibrée : « On n’a pas su construire durablement. On a créé un modèle de développement dépendant de l’extérieur. On n’a plus de terre pour manger, on est arrivé aux limites de la départementalisation. On a été trop vite dans la remise à niveau. Pourquoi a-t-on favorisé la canne à sucre par exemple ? On voit bien que ce n’est pas un modèle viable dans le temps ». Si certains de nos interlocuteurs déplorent « qu’on soit obligé d’en arriver à une telle situation pour que les gens commencent à prendre conscience qu’on peut consommer et vivre 
autrement », d’autres reconnaissent que sans cette crise, le déclic – si déclic il y a – n’aurait pas eu lieu si soudainement.

« Les conséquences des barrages, des blocages ont impulsé quelque chose. C’est un premier pas important », explique Sonia, engagée dans plusieurs associations de développement durable. Un premier pas qu’a pu également constater Alexandre Boyer, chargé de développement de la plateforme Goni, lancée en janvier 2018. Cet outil gratuit et collaboratif met en relation des particuliers pour des services de proximité, grâce à une monnaie collaborative complémentaire du même nom. « Avant les mouvements, nous comptions 1 500 utilisateurs. En deux semaines, à partir du 17 novembre, 500 utilisateurs se sont inscrits ». De même pour Julien, de la page Permaculture Tropicale Réunion, qui a constaté une augmentation de 240 likes en une semaine, là où ils en ont habituellement une dizaine.

Pour Fabien, créateur de l’application Eloléo, qui favorise les circuits courts en mettant en relation producteurs et acheteurs, « le canal de communication s’est inversé : les gens viennent à nous spontanément. Les blocages ont permis de toucher une nouvelle audience, mais qui d’emblée ne s’intéressait pas du tout à tout ça, ou qui ne voulait tout simplement pas changer ses habitudes ». Un engouement que chacun espère évidemment pérenne. « Quand on a mis les mains dans la terre, on ne peut plus revenir en arrière ! », affirme Cédric de Permaculture Tropical Réunion.
 « On n’a rien inventé en fait. Nos solutions alternatives, c’est simplement du bon sens. Si les gens comprennent ça, alors oui, çe sera pérenne ».

© Crédits photo : Pierre MARCHAL

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