Chirurgie esthétique : Corps à corps avec mon corps (1)

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Alors que l’offre du tourisme esthétique bat son plein à Maurice et Madagascar, état des lieux européen sur une discipline controversée. Premier volet.

Les chirurgiens esthétiques estiment que leur discipline occupe une place qui n’est pas la sienne dans les médias. Trop importante selon eux. Difficile de les contredire. Que ce soit en presse écrite, audiovisuelle ou virtuelle, une thématique abordant la sempiternelle confrontation du beau et du laid engendrera une audience avec laquelle aucun autre sujet médical ne pourra rivaliser. Non seulement le phénomène n’est pas nouveau, mais sa courbe de croissance ne cesse de progresser. Après le succès des séries médicales généralistes comme Urgences, Grey’s Anatomy, Dr House, H, l’esthétique, jusque-là chasse prioritaire de la presse magazine, pas seulement féminine, et du web, investit la petite lucarne à travers des émissions-choc de télé réalité (SwanExtreme make over) ou de fiction (Nip/Tuck).

Si la société spectacle est le vecteur majeur de cette mouvance, en est-elle le principal commanditaire ? Non. L’incriminer elle seule serait aussi réducteur que simpliste. Afin d’appréhender le véritable pourquoi de l’émergence de la chirurgie esthétique et de ses satellites, médecine anti-âge et industrie cosmétique en tête, il est d’abord nécessaire de se pencher sur l’influence qu’exerce le culte du féminin à tout prix sur le discours social qui entoure le corps. L’apparence corporelle n’a jamais été aussi stigmatisée qu’aujourd’hui. En Occident comme dans les grandes puissances émergentes, à commencer par le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Toutes les nuances de la féminité y sont autant d’hypothèses sociologiques symptomatiques de la triple dictature jeunisme / bien-être / apparence.

La femme ne domine pas le paysage des images. Elle l’écrase. Traditionnellement instrumentalisée par l’homme, reproducteur d’archétypes et fantasmes féminins, cette continuelle et omniprésente mise en orbite visuelle nourrit les appétits sensoriels des deux sexes. Tout en déclenchant un désir d’identification chez la femme, elle sollicite l’homme dans sa quête du désirable féminin. 68, le MLF et consorts ont beau être passés par là, cette réalité ne change pas, voire s’accentue. À la fois objet de représentation pour lui-même et objet du désir du mâle dominant, le féminin est un prétexte consumériste universel et permanent. On vend à peu près tout avec une belle paire de jambes ou de seins : joaillerie, mayonnaise, automobile, parfums, lessive, services, purée en flocons, etc.

Le constat ne date pas d’hier. L’exploitation du corps par la publicité, entre autres, tend à le réduire à un strict objet de consommation. Jeté en pâture au regard extérieur, cadenassé dans la chape arithmétique de mensurations extra-terriennes, le corps féminin est quotidiennement exposé aux réquisitoires des procureurs du beau, hommes comme femmes. Identifiées à leur corps, elles en sont dépossédées. Leur enveloppe charnelle est alors vécue comme un paradoxe kafkaïen : un corps séparé de soi, une entité étrangère et, dans le même temps, une formidable mesure de sa valeur individuelle à ne sacrifier sous aucun prétexte.

Les hommes préfèrent les grosses ?

1981, la France bascule à gauche. Histoire de montrer à ses concitoyens qu’il tient à mettre un terme au prétendu sexisme de son prédécesseur, François Mitterrand cautionne deux nominations chargées de symboles par son Premier ministre. Celles d’Yvette Roudy aux Droits de la Femme et, beaucoup plus spectaculaire, celle d’Édith Cresson à l’Agriculture. Une ministresse comme patronne de l’une des corporations les plus viriles du pays, du jamais vu ! L’intention provocatrice de cette démarche est évidente. Mais elle n’explique pas tout. Comme promis durant la campagne, il fallait assurer aux Françaises qu’elles jouaient désormais dans la même cour sociale que les Français. Un leurre bien sûr.

Pure coïncidence, c’est la même année que sort en salle une comédie restée culte aujourd’hui : Les hommes préfèrent les grosses. Plaquée par son fiancé, Lydie (Josiane Balasko), plus familière des linéaires XXL que des espaces-beauté, se retrouve à cohabiter avec Eva (Ariane Lartéguy), authentique bombe sexuelle sévissant dans le mannequinat.  Le ressort comique coule de source, le réalisateur, Jean-Marie Poiré, s’en empare sans aucune privation. Certains y verront une dénonciation de la dictature des apparences par le rire. D’autres se contenteront de ne retenir que le côté burlesque et bon enfant du long métrage. L’avenir leur donnera d’ailleurs raison.

Malgré 68, Malgré Edith, malgré Josiane, malgré toutes les bonnes intentions égalitaires femme-femme, la discrimination physique bat plus que jamais son plein. Il s’agit d’abord et avant tout d’être mince. Non cotées sur les places boursières du beau, les grosses sont considérées comme des naufragées volontaires, donc coupables, de l’esthétisme. Elles sont la désincarnation même des valeurs sublimées par la minceur : réussite, séduction,  contrôle et estime de soi. En s’évertuant à le stigmatiser, la société enfante des clichés insupportables liés à l’excès de poids. La grosseur est devenue un vice authentique associé à des clichés dégradants : paresse, laisser-aller, saleté, manque d’intelligence, sexualité-zéro. Le gras (alimentation), comme le gros (être humain) sont les ennemis jurés de l’espace social moderne. La diététique, les régimes, le sport, le fitness, la chirurgie et la médecine esthétiques sont autant d’armes mis à disposition des candidats à la minceur. Ne pas les utiliser, en période de dictature des apparences, pourra être interprété comme un péché capital. L’harmonie corporelle n’est plus un droit. C’est un devoir.

En revendiquant leur droit à la différence ou leur beauté intérieure, toutes les femmes ne cèdent pas à cette injonction. Mais La femme, si. Parce qu’il est considéré par des vecteurs forts (monde du travail, pub, médias) comme une nécessité sociale, le modèle corporel à atteindre fait partie intégrante de son propre accomplissement personnel. Celle qui ne s’y plie pas, malgré une tolérance induite par les principes fondamentaux de la démocratie, risque de se voir sacrifiée sur le bucher des vanités esthétiques. Sa différence ne sera pas acceptée. Ni même tolérée. Juste pardonnée dans le meilleur des cas. Les grosses, les mal-habillées, les fripées et les non-maquillées, c’est-à-dire l’ensemble des déviants des codes en vigueur de l’apparence, seront alors considérés comme les nouveaux pauvres du beau formaté.

Grosseur + laideur = coupable

D’un point de vue social, comme biologique, personne n’est égal devant la beauté. En créant l’illusion de son accessibilité, le devoir d’être belle peut entraîner une culpabilisation majeure : l’échec esthétique est alors vécu, non plus comme le fruit du hasard, mais comme le résultat d’une incapacité individuelle. Grosseur + laideur = coupable. Coupable, non seulement d’être grosse et laide, mais aussi et surtout, coupable d’être incapable de n’être ni grosse, ni laide. Ce qui accentue évidemment le malaise actuel autour du vécu du corps. Plus la femme va se sentir éloignée d’une image, plus l’estime qu’elle se porte se dégradera. Cet état des choses est d’autant plus problématique que les modèles du corps féminin proposés s’éloignent toujours davantage de la réalité. Le contraste s’accentue entre l’augmentation du poids dans la population et la minceur croissante du modèle féminin idéal. Beaucoup de chirurgiens esthétiques le reconnaissent : cette tendance a comme principale conséquence de ne plus toujours permettre à la femme d’évaluer et de qualifier son poids réel. Une femme à la silhouette tout à fait avenante, pour ne pas écrire normale,  pourra s’auto-estimer trop grosse. Et demander une intervention qui n’a pas lieu d’être. Le (bon) chirurgien devra alors faire preuve d’autant de diplomatie que de psychologie afin d’expliquer à sa patiente qu’il n’opèrera pas.

Après des décennies de répression et de pudeur imposée, le corps se positionne donc aujourd’hui comme sujet de prédilection du discours social. La traditionnelle dichotomie corps/esprit a fait place à un dualisme qui distingue l’homme de son corps, instrumentalisé, perçu comme une matière à sculpter, une véritable possession. Ce ressenti corporel répond au processus d’individualisation qui marque les sociétés industrialisées depuis la fin des années soixante : développement de la sphère privée, préoccupation du moi, perte des références et des valeurs.

Face à l’absence de repères sociaux rassurants, le corps devient un refuge, une valeur ultime. D’où l’investissement croissant qu’il suscite. La mondialisation, Internet et la crise ont largement amplifié cette tendance. Le doute identitaire personnel et la faillite de l’estime de soi sont ainsi en partie compensés par une revendication d’existence à travers le corps. Avec tous les excès possibles induits par ce positionnement : pratique sportive compulsive, anorexie, séances UV sans modération, médecine et chirurgie esthétiques à répétition, etc. Bien qu’officiellement déclarée libérée, la femme n’a sans doute jamais été aussi prisonnière de son corps.

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