Christian Loude, agriculteur engagé

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Les beaux légumes des supermarchés, bien calibrés, attirent le regard, invitent à l’achat, mais trouver des légumes relativement saints et goûteux, locaux ou importés, est devenu une gageure. Heureusement les petits maraîchers locaux existent (et résistent) toujours. Visite chez l’un d’entre eux.

 

Le ciel est encore dégagé, à 10H30, du côté de la Petite Ferme. Mais le brouillard ne va pas tarder à débouler des hauteurs. D’où le nom que Christian Loude a donné à son exploitation perchée à 1650m d’altitude : « Le Jardin dans les nuages ». Installé depuis 2008, Christian affiche une assurance tranquille et parle de son activité avec le regard inquiet du petit agriculteur qui voit le monde changer sous ses yeux, sous les coups de boutoir de la mondialisation et de l’agriculture intensive. En préambule, il désigne le patelin en contre-bas de ses champs, d’un air blasé : « Il y a vingt ans, il n’y avait que deux ou trois maisons ici. Aujourd’hui, certaines se vendent cher ».

Moins d’engrais, plus de goût.

« Je travaille sur deux hectares, dont la majeure partie est plantée en pomme de terre ». Huit variétés sont cultivées, avec de la roquette, du chou-kale (ou bourgeon de chou), de la blette, des carottes mauves et jaunes, des fèves. « Ici le terrain pentu se prête bien à la culture de la pomme de terre : même si elle n’est pas ramassée, elle ne pourrit pas, car l’eau ne stagne pas » explique le jeune quadra, en déterrant quelques patates, avec, au passage, un ver dodu visiblement surpris de se trouver là. Le sol est donc riche et aéré. Christian y fait très attention, notamment en matière d’érosion : « J’exclus tous les disques lourds et le rotorvator (machine à labourer) sur toute la partie haute trop pentue ».
L’agriculture biologique ? Ce n’est plus pour lui, bien qu’il ait été certifié bio (voir par ailleurs). Il préfère donc appliquer ses propres méthodes. « Les préconisations en terme d’enrichissement sont de 750 kg d’engrais à l’hectare. Je me limite à 250 kg, soit trois fois moins. J’utilise aussi de l’écume de canne. Voilà pourquoi mes clients du marché forain me disent que mes légumes ont du goût. C’est son exposition aux éléments, et la résistance qu’il développe contre ceux-ci, qui donne sa saveur à un légume. Ceux qui ont poussé sous serre, ou avec beaucoup d’engrais, ont moins de goût, car la plante profite et devient paresseuse » explique-t-il.

De bons produits, mais pas pour tout le monde

Pour écouler sa production, « le Jardin dans les Nuages » préfère le marché forain de Saint-Pierre et la Ruche qui dit oui. La clientèle, dont des fidèles restaurateurs, ne s’y trompe pas. Christian se réjouit d’un certain retour aux valeurs culinaires d’antan, mais semble craindre que cela ne dure pas, pour cause de concurrence féroce de la part des productions à grande échelle. « Le retour aux valeurs ne profite qu’à ceux qui en ont les moyens, déplore-t-il. Les autres, ceux qui triment, doivent se contenter des produits industriels. Aujourd’hui nous sommes dans un système où on ne décide plus rien, tout est décidé en Europe. C’est un problème » estime le maraîcher, pointant du doigt des règlements qui brident les petits agriculteurs. « Ce qui fait la beauté et l’intérêt du marché forain de Saint-Pierre, c’est la diversité de l’offre. Aujourd’hui on impose des produits, des grands standards homologués. Si on propose de la tomate ancienne, par exemple, on peut se voir obligé de la retirer de la vente, et se prendre une amende» ajoute-t-il. « Liberté, égalité et fraternité, ces mots qui ornent nos mairies, sont vidés de leur sens. Nous devons faire comprendre à nos dirigeants qu’il ne faut pas toujours accepter des lois écrites dans l’Hexagone, et non adaptées à notre réalité».

Plus de béton, moins de terres

« J’aime mon métier, et la liberté qu’il me donne » confie Christian Loude. Il n’est pas dupe mais profite quand même de cette heure après le réveil, où, comme Duteil, la guitare le démange.  Sa journée peut alors commencer, avec l’aide de Lionel, le fiston de 19 ans, futur technicien agricole inscrit à la Maison Familiale et Rurale de la Ravine-des-Cabris. La relève est déjà là, et elle aura à relever un énorme défi.
Les espaces agricoles reculent, même dans les hauts de la Plaine des Cafres, face à l’urbanisation. Il faudra bien loger et nourrir le million d’habitant qui s’annonce (chiffre dépassé en 2037 selon l’Insee). Le petit maraîchage, riche, varié, respectueux de l’environnement et pourvoyeur principal de fruits et légumes étroitement liés à nos traditions culinaires saura-t-il résister encore longtemps face aux produits industrialisés importés, de moindre qualité ? Ou se posera-t-il en alternative crédible et durable ? La réponse est entre les mains des décideurs, et pas uniquement les décideurs locaux, au grand dam de Christian Loude.

Légende photo :
La différence des températures à 1650 mètres d’altitude impose une rotation des cultures. « En hiver, je plante des choux, des brocolis, des petits pois, des fèves, blettes, et je récolte des pommes de terre. En été, je fais de la carotte, des courgettes, des haricots verts », explique Christian Loude.

L’agriculture biologique, chez lui, c’est fini.

Christian a été certifié agriculture bio pendant 11 ans. « J’ai arrêté. Aujourd’hui on se retrouve avec les même acteurs. Auparavant nous étions minoritaires. Puis la communauté a grandi, la demande à augmenté. Les supermarchés sont entrés dans la danse. Et derrière, des gros lobbys tirent les ficelles. Bayer, par exemple. Aujourd’hui, si on veut faire de l’agriculture biologique et avoir un certain rendement (et même un certain calibre), pour répondre aux exigences des coopératives qui vont écouler les produits, (on n’est déjà plus dans la philosophie du bio), on est obligé d’utiliser des produits spécifiques, fabriqués par les mêmes firmes qui vendent des engrais chimiques. On paye un label pour faire du bio, alors que logiquement, se serait à l’agriculture conventionnelle de payer pour polluer. » D’autre part, le maraîcher émet des réserves quant aux contrôles exercés au niveau de l’Europe sur les produits provenant des pays membres, et par contrecoup sur la qualité des produits bios importés, comparativement à ceux de La Réunion.

Sa Biographie
Né à Madagascar, Christian grandit à La Réunion. Il tente un CAP de marin-pêcheur,
puis s'aperçoit que le roulis et le tangage ne sont pas faits pour lui. Il vivra
par la suite de subsides, dans le BTP, comme électricien d'abord, puis manœuvre 
maçon, avant de rencontrer sa future épouse, à 21 ans.
« J'ai découvert l'exploitation de mon beau-père. Je gagnais 5500 francs à cette 
époque (un peu plus de 830€), quand il m'a proposé de planter un bout de terrain 
en hauteur, encore non valorisé, j'ai accepté. » Une première expérience cuisante,
dont Christian rit aujourd'hui : « Plante ce que tu veux, m'avait dit mon 
beau-père. J'ai commencé par des haricots, avec un ami. Les plants ont bien levé,
mais c'était l'hiver. Un matin, le givre a tout détruit ! » Le beau-père, Claude 
Payet, qui connaissait d'expérience l'issue de cette première tentative, donne 
alors dix filets de pommes de terre à son gendre dépité, en lui disant de planter 
au même endroit. La récolte est bonne. Elle est écoulée sur le marché de gros de 
Saint-Pierre. L'aventure commence. Pendant cinq ans Christian donne un coup de 
main à Claude (désormais à la retraite), apprend les ficelles du métier, et se 
fait connaître des autres professionnels du secteur, avant de voler de ses propres
ailes.
© Crédits photo : Alexandre BÈGUE

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