Entreprenariat féminin : «C’est à La Réunion que j’ai rencontré le plus d’obstacles »

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Chercheuse dans le domaine de l’entreprenariat féminin, Isabelle Ramdiale revient du Canada et des États-Unis où ses écrits ont été publiés. Originaire de Saint-Suzanne, la jeune femme aimerait avoir plus d’écoute et de soutiens à La Réunion.

 

Vous revenez des États-Unis où vous avez parlé de l’entreprenariat féminin à La Réunion, pourquoi ce voyage ?

Je suis enseignante chercheure à l’Université de la Réunion. En tant que chercheure, on est amené à travailler sur des thématiques diverses et variées. Celle sur laquelle je travaille depuis 3 ou 4 ans est relative à l’entrepreneuriat des jeunes, des femmes. Pour valoriser nos travaux, il faut les rendre publics auprès de partenaires et auprès de collègues universitaires lors de conférences comme cela a été le cas pour moi aux États-Unis, à la State University of New York, à Plattsburgh, au début du mois de septembre. Cela a été l’occasion pour moi de rencontrer d’autres chercheurs travaillant sur ce sujet afin d’éventuellement mettre en place des collaborations. Avant de partir pour les États-Unis, j’ai rencontré un collègue à HEC Montréal pour échanger toujours sur cette thématique.

Comment êtes-vous entré en contact avec vos collègues canadiens et américains ?

Claude Ananou que j’ai rencontré à HEC Montréal est intervenu auprès de nos étudiants lorsque j’étais directrice du Pôle de l’Entrepreneuriat Étudiant de La Réunion (P2ER). Au sein de ce pôle, il a souvent été question de séminaires disruptifs, d’intervenants renommés et ayant une vision différente de la vision traditionnelle. Claude Ananou en fait partie. Cette vision partagée de l’entrepreneuriat et de la façon de comment l’enseigner nous a permis de garder contact. L’un des organisateurs de la conférence aux États-Unis a publié un de mes articles dans un ouvrage intitulé Capacity Building in Developing and Emerging Countries. Lorsque j’ai reçu leur appel à communications, j’ai saisi cette opportunité de m’ouvrir au monde américain de la recherche.

« Un dispositif complètement unique à La Réunion »

Quel a été le contenu de vos travaux ?

J’ai déjà 3 contributions sur l’entrepreneuriat féminin. L’une a porté sur le renforcement de capacités (traduction de capacity building, terme très usité dans les organisations internationales) nécessaire pour accompagner les femmes entrepreneures à Madagascar. La seconde a porté sur les freins et obstacles rencontrés par des entrepreneures réunionnaises accompagnées par l’Adie. La dernière traite des motivations et freins rencontrés par des femmes entrepreneures dans le domaine de l’artisanat.
Quelles suites ?
Dans les prochains mois, une collaboration avec des collègues d’universités américaines, canadiennes, françaises (métropolitaines) et mauriciennes dans le cadre d’un programme de recherche sur l’entrepreneuriat féminin. Ce qui est extrêmement réjouissant !

Quelle a été votre parcours ?

Je viens d’un quartier des hauts de Sainte Suzanne et j’ai obtenu mon bac au lycée Amiral Bouvet à St Benoît. J’ai fait ensuite un DEUG et une licence en Sciences Économiques à l’Université de la Réunion puis une maîtrise à l’université de Sussex à Brighton (Angleterre) grâce au programme Erasmus. L’année suivante, j’ai fait un DEA à La Réunion, j’ai poursuivi en thèse à l’Université Panthéon Sorbonne. En parallèle de la 1ère année de thèse, je suis un DESS en Méthodes Quantitatives et Modélisation pour l’Entreprise. Je deviens docteure en Économie en décembre 2002 et suis reçue au concours de maître de conférences en septembre 2003. Depuis j’ai assuré plusieurs fonctions administratives à l’Université, dans le champ de l’insertion professionnelle des étudiants surtout. Je pense en effet que c’est là une mission très importante des Université que de former pour une insertion professionnelle réussie en lien avec le projet de l’étudiant et avec les problématiques du territoire. J’ai été directrice du P2ER (de 2005 à 2008) où j’ai pu former plus de 1000 étudiants à la culture de l’initiative et à l’esprit d’entreprendre, un dispositif complètement unique à La Réunion puisqu’il est à destination des bacheliers professionnels inscrits à l’université et en situation de décrochage.

« Proposer aux décideurs politiques les actions les plus effectives »

Aujourd’hui, quels sont vos projets ?

Travailler sur l’entrepreneuriat féminin m’a permis de me rendre compte de la réelle nécessité d’avoir un regard plus précis des attentes des femmes entrepreneures pour proposer aux décideurs politiques les actions les plus efficaces, les plus efficientes et les plus effectives. Il me semble en effet important que cette recherche comble le gap en termes de déficit d’analyse (à La Réunion, il n’y a jamais eu d’étude SUR l’entrepreneuriat féminin) et soit décliné en plan d’actions. Je trouve en effet intéressant de faire de la recherche lorsque cela peut trouver une application sur le terrain. Un des projets également est de trouver des financements car si je me fixe comme objectif de faire une étude la plus exhaustive avec plus de 10000 femmes entrepreneures réunionnaises, il me faudra disposer de ressources humaines et logistiques.

« Les femmes ont une croyance en leur capacité à entreprendre moindre que celle des hommes… »

Quels sont les obstacles que vous rencontrez ?

Bizarrement c’est à La Réunion que j’ai rencontré le plus d’obstacles. Mais je suis de nature optimiste et j’ose espérer que ces personnes que j’ai tentées de convaincre sur la pertinence d’une telle étude changeront d’avis lorsque les premières conclusions seront rendues. Dans le milieu entrepreneurial, il y aussi des doutes quant à « l’utilité » de porter ce regard sur l’entrepreneuriat féminin ; il est en effet avancé que les femmes doivent être des entrepreneures comme les hommes et qu’il n’y a pas besoin d’y porter une attention particulière. Ces mythes, ces préjugés participent au fait que les femmes ont une croyance en leur capacité à entreprendre (que l’on appelle degré d’auto-efficacité dans la littérature) qui est moindre que celle des hommes et que celles-ci ont besoin certes d’accompagnement mais que ce soutien doit être mixte et aussi non mixte.

Que peut-on faire de plus pour valoriser l’entreprenariat féminin ?

C’est bien là tout l’objet du programme de recherches qui sera mis en place avant la fin de cette année avec l’ensemble de ces collègues de différentes parties du monde. Quand on sait que le G7 a voté une enveloppe de 251 millions de dollars pour l’entrepreneuriat féminin en Afrique, il est plus qu’évident comme l’a clamé Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix, de porter une attention particulière (et j’ajouterais bienveillante) à l’accompagnement des femmes entrepreneures.

© Crédits photo : Isabelle Ramdiale

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