Entretien : Eric Magamootoo : « Comme un amoureux qui aime, j’ai un rapport tragique avec l’Île de la Réunion »

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« Je te porte en moi comme un oiseau blessé », c’est sur ces vers de Louis Aragon que débute notre entretien avec Eric Magamootoo. Très nostalgique à chaque fois qu’il revient sur son île, l’ancien président de la CCI partage avec Lotrinfo, le fruit de son expérience et de ses réflexions à la fois professionnelles et personnelles.

 

Vous résidez entre la Grèce et la Réunion, pouvez-vous nous raconter ce qu’est votre vie désormais ?

« J’ai en effet un lieu où je me ressource, où je prends de la distance entre les oliviers, la mer et une authenticité qui est la Grèce. Un pays dans lequel je me retrouve pour sa philosophie, son histoire et la Méditerranée aussi. Par ailleurs, je rentre souvent à la Réunion puisque j’ai cette île enchevillée au corps. Comme un amoureux qui aime, j’ai un rapport tragique avec l’Île de la Réunion car elle est remplie de contraintes, de paradoxes malgré un énorme potentiel trop souvent gâché. Donc, je vais et je viens et cette distance me permet d’appréhender les potentiels naturels qui représentent l’Île de la Réunion. Pour notre jeunesse en souffrance, pour nos talents, nous n’avons plus le temps de perdre du temps. »

Avez-vous toujours des batailles à mener sur l’Île ?

« Oui bien-sûr, j’ai des engagements en faveur des gens qui vivent, qui aiment la Réunion et qui ont du potentiel. J’ai envie d’éveiller les consciences et d’ouvrir les yeux mais sans être dans la politique. Ça passe notamment par le monde associatif puisque je suis le président de l’association Nout Viv Ansamb et vice-président de Cosaladi qui est lanceur d’alertes sur le diabète, un cataclysme qui tue la Réunion dans le silence absolu. Et sur le plan économique, je continue de rencontrer les chefs d’entreprise et de les accompagner. »

Vous parliez de potentiel gâché, comment êtes-vous arrivez à ce constat ?

« Le peuple réunionnais est un peuple qui vit avec son cœur, ses tripes et sa tête. Malheureusement, la grande majorité des élites ne fonctionne qu’avec la tête, ils ont perdu la compassion, l’empathie et la bienveillance. Ils sont dans le calcul du pouvoir, de l’éphémère et de l’égo. Le mouvement des Gilets Jaunes a illustré la souffrance du peuple vis-à-vis de ce mépris sur le devant de la scène. La presse l’a dénoncé, nous sommes le premier département dans l’abus de biens sociaux et dans la corruption sans que nous ayons de vrais projets de développement où tout le monde s’y retrouve. D’ailleurs, moi-même je suis contraint d’organiser une manifestation le 20 août où nous attendons 500 à 600 personnes devant l’ARS afin de faire entendre la voix des 80 000 diabétiques de la Réunion. C’est désormais la seule solution face au manque d’écoute de la direction régionale de la santé alors que nous demandons juste de mettre des codes couleurs sur les fiches d’analyse pour faciliter la compréhension de ces documents par les réunionnais. Nous sommes dans un système où l’opacité arrange tout le monde mais le peuple ne veut plus de ce fonctionnement où la bonté du créole est prise pour de la « couillonisme ».

Vous avez mené plusieurs combats lors de votre carrière, aujourd’hui à la retraite, quelle est le souvenir qui vous procure le plus de fierté ?

« Je n’aime pas le mot fierté, mais j’ai un souvenir qui me procure de la satisfaction, c’est d’avoir pu à un moment rassembler les chefs d’entreprises locales, sans distinguer les petits et les grands, pour freiner la grande distribution. Quand je vois la fierté d’un certain nombre de décideurs lors de l’ouverture de grandes surfaces à la Réunion, j’ai honte. J’ai honte car c’est amplifier l’importation sur notre territoire et je suis content d’avoir pu freiner ce phénomène à un moment donné. Très concrètement, je suis fier d’avoir brisé le projet de commerces de Pierrefonds. Aussi, durant ma carrière d’avocats, j’ai éprouvé beaucoup de bonheur à permettre à certaines personnes de retrouver le bon chemin, celui de la rédemption. Nous sommes tous innocents, c’est l’histoire qui amène chacun à commettre l’incompréhensible. Enfin, ma plus grande satisfaction ce serait d’avoir toujours respecté mes parents. Pour moi, avoir été un bon fils, aura été ma plus grande fierté. »

À l’inverse, avez-vous des regrets quand vous regardez en arrière ?

« J’ai dû, durant mes jeunes années, blessé certaines personnes à cause de mon arrogance et de mes certitudes. Pensant avoir la vérité en tant que diplômé, avocat, faisant partie d’une élite. Il y a des gens que je n’ai pas pris le temps d’aller voir, leur consacrer un moment et sacrifier un après-midi juste pour coser. J’ai croisé le chemin de beaucoup de gens et peut-être que je ne leur ai pas consacré assez de temps. Mes regrets se situent sur le plan de l’humain. »

Avez-vous des personnes qui vous inspirent ?

« Oui bien-sûr, les champions de tennis m’ont inspiré. Federer pour son style, la grande classe, l’élégance. Nadal pour son travail et sa ténacité. Au niveau de la joie de vivre et de la désinvolture, Joe Dassin pour sa légèreté. Je viens d’un milieu extrêmement modeste dans lequel il est très difficile de s’en sortir. Matériellement c’est difficile mais psychologiquement aussi. À 17 ans, je me pose des questions sur la vie après avoir lu L’étranger d’Albert Camus et je m’isole par rapport à mes camarades et à ma famille. C’est très difficile de se remettre en question mais les grands auteurs m’ont forgé et permis de découvrir un autre possible. »

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