Esthétisme : Addiction et dépendance

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Troisième épisode de notre première saison sur la chirurgie esthétique. Le sujet est plus tabou que jamais à La Réunion. Mais aussi ailleurs. On l’a vu dernièrement à Maurice et Madagascar. Sans parler de pays voisins plus lointains dont l’Inde et l’Afrique du Sud en première ligne. Dominique (prénom changé / secret professionnel oblige), Chirurgien plastique-réparateur sur l’île nous aiguille aujourd’hui sur un phénomène peu connu mais répandu : l’addiction au changement perpétuel du corps. Et sur l’importance du pré-opératoire psy-chir. A toi de voir.

Peut-on réellement parler de risque d’addiction, en matière de chirurgie esthétique ? Dans leur grande majorité, les médecins sont formels. La réponse est non. Leur argument ? La définition médicale de l’addiction selon laquelle elle se manifeste comme « la répétition irrésistible d’une envie bien que le sujet soit conscient des effets néfastes sur sa santé ». Ce qui est vrai pour l’alcool, la drogue ou le tabac ne concernerait donc pas les adeptes à répétition du scalpel ou de l’injection. Sur un plan strictement logique, rien à dire. C’est indiscutable. Même si la démarche est démultipliée, passer sur le billard ou le siège d’un dermatologue n’entraîne ni «effet néfaste sur la santé », ni dépendance physique, ni problème de sevrage en cas d’arrêt brutal.

Difficile néanmoins, lorsqu’on feuillette un magazine, que l’on surfe sur la toile ou que l’on regarde la télévision, de ne pas tomber sur un sujet relatant le comportement addictif d’individus face à la chirurgie ou la médecine esthétiques. Désinformation médiatique ou réalité avérée ? En fait, tout se joue sur les mots à travers la subjectivité de leur interprétation.

Car si on ne peut pas parler ouvertement d’addiction dans l’univers du beau sur mesure, il n’est pas complètement stupide d’évoquer un éventuel phénomène de dépendance. La dépendance, au sens large, peut aller d’une simple habitude jusqu’à des comportements impliquant un potentiel de destruction physique et mentale. Elle peut porter sur des substances à haut pouvoir toxique comme sur des attitudes a priori sans danger pour l’organisme : jeu, travail, Internet, sexe, etc. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) estime que la dépendance se caractérise par la survenue de symptômes de sevrage en cas d’absence ou activité addictive, ainsi que par le développement d’une tolérance impliquant une augmentation de la dose nécessaire, quels que soient les signes de destruction physique ou psychique.

Psychique. Le mot est lâché. S’il existe un risque de dépendance à la chirurgie et à la médecine esthétiques, c’est sur ce terrain qu’il faut l’explorer. Aucune étude chiffrée n’a été publiée jusqu’à ce jour mais il existe bel et bien des pathologies mentales caractérisées par une accumulation de demandes en geste opératoires, invasifs ou non, au royaume de la beauté à tout prix. Les professionnels, même s’ils n’abordent souvent le sujet qu’à demi-mot, ne le cachent pas. Il peut leur arriver de recevoir en consultation des personnes ayant déjà subi une vingtaine d’interventions. Afin d’éviter la vingt-et-unième, tout chirurgien honnête refusera d’intervenir une nouvelle fois sur le patient concerné et pourra l’orienter vers un psy.

Attitude que l’on pourra qualifie d’autant plus raisonnée que cette dépendance peut relever d’une maladie psychiatrique : la dysmorphophobie.

Ce trouble mental, qui s’apparente au trouble obsessif-compulsif, conduit ses victimes à entretenir une préoccupation excessive pour un léger défaut corporel, même imaginaire. En permanence obsédées par « une cuisse de cheval proéminente, par des seins trop petits – ou trop gros – ou par une paupière tombante, ces personnes ne manquent aucune occasion de se regarder dans le miroir, pensent continuellement à leur tare et en viennent à se retirer de la vie sociale par peur du regard de l’autre ».

Seule une minorité des patients atteints de dysmorphophobie font appel à la chirurgie et consultent des plasticiens de façon compulsive. Si une personne dite normale se sentira plus belle après une intervention visant à améliorer son apparence, ce ne sera pas le cas des sujets dysmorphophobiques. D’où l’impérative nécessité de ne pas opérer. Apparaissant généralement à l’adolescence, ce trouble, lié au processus de développement, resterait individuelle. C’est-à-dire non dicté par un environnement sociétal, médiatique notamment.

Les médias restent néanmoins, volontairement ou non, des prescripteurs induits d’actes d modification d’apparence. Sans aller jusqu’à la dysmorphophobie, il n’est pas rare qu’une cliente ayant déjà subi une opération prenne la décision de renouveler l’expérience une ou plusieurs fois. Ce qui est humain. A force de lire, de voir et d’entendre qu’il est possible de retoucher son corps presqu’aussi facilement que de prendre rendez-vous chez le coiffeur ou l’esthéticienne, la demande explose. A défaut de parler d’addiction ou de dépendance, on peut de toute évidence évoqué un conditionnement généralisé.

Du bloc au divan

Peut-on être sujet à des effets secondaires psychologiques à l’issue d’un passage par la case bloc-esthétique ? La logique voudrait que non. Ce que certains qualifient, non sans mépris, de chirurgie de confort reste avant tout une démarche éthique dont la finalité est d’apporter au patient, si ce n’est le bien-être, tout du moins un mieux-être.

Dans la majorité des cas, l’amélioration corporelle est synonyme d’amélioration psychologique. Après une intervention, le client doit, une fois les désagréments physiques post-opératoires digérés, se sentir mieux dans son corps comme dans sa tête. Le poids du regard de l’autre est allégé, l’estime de soi renforcé, la sérénité globalisée. Bref, en corrigeant une imperfection corporelle, supposée ou non, que son patient considérait comme un frein à son épanouissement vital, le chirurgien lui aura ouvert la voie royale d’un nouvel équilibre, voire d’une renaissance, psychologique.

Mais il y a un mais. Même en cas de pure réussite technique, l’intervention pourra parfois déboucher sur une insatisfaction, a priori irrationnelle, du client. On parle alors de déception inexpliquée. Dans la mesure où il touche davantage les sujets porteurs de disgrâces minimes que ceux marqués par des déformations plus lourdes, le phénomène peut paraître paradoxal. Il ne l’est pourtant pas ; une personne relevant d’une pathologie esthétique avérée se contentant en général d’un retour à un aspect le moins éloigné de possible de la normale.

Pour éviter d’être confronté à l’écueil de la déception inexpliquée, tout semble se jouer entre le duo opérant-consultant en amont, lors des consultations pré-opératoires. A potentiel technique égal, c’est ici qu’on pourra établir une distinction entre un bon et un très bon chirurgien. Ce dernier aura su déceler lors des rendez-vous préalables à l’opération une disproportion anormale entre le défaut verbalisé par son patient et le défaut lui-même. Auquel cas il refusera d’intervenir et pourra, s’il cette démarche fait partie de ses us et coutumes professionnelles, conseiller à son client d’envisager une orientation psychothérapeutique.

Le chirurgien, pas plus que le psy, n’étant à l’abri d’un acte manqué lors du diagnostic, des complications psychologiques post-opératoires, même si elles ne sont pas légion, sont toujours possibles. Ces aléas thérapeutiques se traduisent le plus fréquemment par des phases d’anxiété et de dépression. Leur intensité, tout comme leur pérennité, varie d’un individu à l’autre. Pour minimiser ce risque au maximum, on ne le répètera jamais assez, l’échange d’informations patient-chirurgien lors des consultations doit être à la fois dense et clair. Au patient de se responsabiliser en posant les bonnes questions, d’appréhender l’opération et ses suites dans leur globalité. Au chirurgien d’y apporter des réponses précises et, dans la mesure du possible, rassurantes.

© Crédits photo : Pascal Balland

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