Esthétisme : bistouris et cocotiers

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Deuxième volet de notre série sur la chirurgie esthétique. Aujourd’hui : pourquoi éviter de se faire opérer chez nos voisins.

Se faire charcuter à l’étranger, rien de plus simple. Si vous n’avez pas encore osé, tentez l’expérience. Non, non, nous nous sommes mal compris. Installez-vous juste devant votre ordinateur, ouvrez internet et tapez cette petite formule magique sur votre moteur de recherche préféré : « chirurgie + esthétique + tourisme ».

Alors ? Vous êtes prête ? Mada, Maurice, les Seychelles. C’est tellement tentant. Prête à signer pour vivre votre renaissance corporelle en mode grand bleu ? OK, on y va. Cliquez là où on vous le demande et, surtout, gardez votre carte de crédit à portée de main, vous risquez d’en avoir besoin. C’est fait ? Super ! À vous votre nouvelle paire de seins flambant neuve, votre lit king size avec mini-bar à discrétion et votre médecin tellement à votre écoute.

Stop, on freine des deux pieds. Il a beau être en plein essor, le tourisme médical reste un tourisme particulier, dont l’enjeu n’est ni plus moins que votre existence propre. Certaines propositions sont alléchantes, ça ne fait aucun doute. Notamment en termes de cadre d’hospitalisation, car il s’agit bien d’une hospitalisation et non d’un voyage d’agrément, comme en termes de facturation. Rhabiller son décolleté dans un environnement tout confort, pour un prix deux fois inférieur à celui proposé par une clinique réunionnaise, a de quoi séduire.

Mais est-ce bien raisonnable ? Pas si sûr. D’abord, il y a cette expression qui a franchement du mal à passer : tourisme médical. La formulation véhicule une connotation antinomique qui doit inciter tout être humain normalement constitué à la prudence. Après le tourisme dentaire, le tourisme esthétique. Car c’est bien de lui dont il s’agit. Sur un plan éthique, n’est-ce pas une offense envoyée en pleine figure à la corporation des chirurgiens plastiques ? À titre de comparaison, quelle serait la réaction des pontes de la médecine si une agence de voyage se mettait à proposer du tourisme oncologique, palliatif, endocrinien ou cardio-vasculaire ?

Jusqu’à preuve du contraire, la chirurgie esthétique est une discipline médicale à part entière. Pourquoi, plus qu’une autre, devrait-elle être la victime consentante des appétits mercantiles des tour-opérateurs du bistouri ? La trop célèbre trilogie mondialisation-internet-affairisme est en grande partie responsable de cette déviance. La vente de rêve sur la toile est une pratique commerciale en croissance exponentielle, en particulier dans des secteurs hautement fantasmatiques comme le sexe, l’amour et la santé. Merci la crise.

Partir se faire opérer à l’étranger, à moins (et encore) qu’il ne s’agisse de destinations sécurisées, n’est pas seulement une prise de risque. C’est aussi et surtout un formidable retour en arrière. Aucun voyagiste médical ne vous livrera l’info mais il faut savoir qu’en 2002, puis 2005, le Parlement français a entériné une loi destinée à encadrer le territoire de ses chirurgiens plastiques, notamment suite aux nombreux abus perpétrés par de vrais-faux spécialistes de l’esthétique. Depuis cette date, aucun acte de chirurgie plastique ne peut être accompli en France, donc à La Réunion, s’il ne s’inscrit pas dans la charte de « la sécurité du patient ».

À savoir :
– Choix d’un chirurgien qualifié en chirurgie plastique reconstructrice et esthétique par l’ordre des médecins ;
– Délai de réflexion minimal de quinze jours ;
– Possibilité et/ou nécessité de voir ce chirurgien à plusieurs reprises ;
– Consentement éclairé et devis précis défini légalement et signé par les deux parties ;
– Prise en charge des suites opératoires par le chirurgien qui a opéré ;
– Assurance en responsabilité civile professionnelle du chirurgien et de l’établissement où il exerce ;
– Prise en charge des suites et d’éventuelles complications toujours possibles quelle que soit l’intervention réalisée par l’opérateur et son établissement ;
– Plateau technique et établissement agréés.

Cette charte, fruit de longues et laborieuses consultations entre pouvoirs publics et corps médical, ne met personne à l’abri d’un « raté », c’est évident. Elle n’en reste pas moins un indispensable garde-fou. Se faire opérer à l’étranger, c’est s’en priver.

Par ailleurs, en cas de non-acceptation du résultat, de complications post-opératoires ou de nécessité d’acte de retouche, vers qui se retourner une fois rentré à la maison ? Savoir résister à l’appel très tentant de la chirurgie palace-cocotiers est une attitude de sagesse. D’autant qu’après une intervention, vous n’aurez souvent pas plus le droit de faire plouf dans la belle piscine de votre bel hôtel que de vous exposer au soleil. Là encore, ne soyez pas surpris si la brochure, éditée sur papier glacé à fort grammage, n’aborde pas le sujet.

Vous décidez tout de même de tenter l’expérience ? Très bien. Dernier argument pour essayer de vous en dissuader. Probablement le plus important. Le choix du chirurgien. L’association A.R.C.H.E.S. qu’on ne peut pas accuser de copinage avec le lobby du beau, a dressé un protocole à respecter avant toute intervention. Parmi ses dix recommandations, la cinquième est très claire : « rencontrer trois chirurgiens compétents en chirurgie esthétique ». Si on l’ajoute à la sixième « rencontrer trois personnes opérées par eux : même intervention, même âge, même qualité de peau »,  le calcul est d’une simplicité affligeante. Jamais vous ne pourrez respecter ces deux directives essentielles en choisissant l’option je-pars-à-Maurice me refaire un corps.

Choisir son chirurgien est une étape-clé dans toute démarche de transformation de son soi. Dans la mesure où vous touchez à votre histoire corporelle, donc à votre histoire tout court, il est indispensable d’instaurer un climat de confiance patient-praticien. Si le courant ne passe pas, zappez sans hésiter. Et ne vous fiez surtout pas au curriculum forcément flatteur dont se prévalent certains chirurgiens sur la toile, en particulier ceux exerçant à l’étranger.

Sachez que n’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi en France. Avant d’avoir pu inscrire sur sa plaque cuivrée qu’il est effectivement chirurgien plastique, reconstructeur et esthétique, le jeune carabin aura dû bûcher ses examens pendant une petite quinzaine d’années. Ne l’oubliez jamais.

© Crédits photo : Pierre MARCHAL

Chirurgie esthétique : Corps à corps avec mon corps (1)

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