Interview de Gilles Bonnefond : « Il faut remettre du sens pharmaceutique dans la chaine plutôt que d’y mettre un sens purement économique […] au bout de la chaîne il y a un patient.»

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Le 23 septembre dernier, la ministre de la santé, Agnès Buzyn, recevait les professionnels de la santé, de l’industrie pharmaceutique et des associations pour tenter d’endiguer la pénurie de médicaments. Un comité de pilotage devra fournir des solutions en janvier prochain. Gilles Bonnefond, Président délégué de l’USPO, l’Union des Syndicats de Pharmaciens d’Officine nous éclaire face à cette pénurie nationale qui touche aussi la Réunion.

 

Avant de faire un point sur la situation réunionnaise, aujourd’hui, le terme approprié pour définir la situation est « la rupture de médicament » et non la « pénurie », c’est bien ça ?

Gilles Bonnefond : « On parle bien de rupture. Aujourd’hui, le mot pénurie n’est pas du tout adapté. C’est des ruptures liées à des tensions dans la chaîne d’approvisionnement ou des tensions dans la chaîne de fabrication. Il y a plusieurs causes : les premières peuvent être industrielles. Ils concentrent les sites de matière première et de fabrication en Inde, en Chine. Ils réduisent les stocks qui coûtent chers, qui sont des stocks dormants. Il y a une méfiance entre les laboratoires et les grossistes parce que les grossistes font du business avec des médicaments qu’ils achètent dans d’autres pays qui sont à bas prix comme la France pour les exporter dans d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Italie qui font de la marge. Cela fait que les industriels n’envoient qu’une petite quantité de médicaments pour les empêcher d’exporter, et bien sûr cela crée des ruptures de façon artificiel dans la chaîne du médicament. »

La Réunion se situe à 9 000 kilomètres de la métropole, loin des stocks et
des distributeurs. À ce titre, doit-on craindre une pénurie plus
importante ?

G.B. : « On pourrait croire [que la situation des DOM et de la Réunion] est beaucoup plus défavorable en raison de l’éloignement. En fait non. L’organisation fait qu’ils ont des stocks tampons (des stocks de sécurité NDLR) qui leur permettent d’amortir [la demande]. Nos confrères dans les DOM ne sont pas plus pénalisés, qu’en métropole. Ils sont déjà habitués à gérer des stocks et des stocks tampon, puisque pour eux, c’est la règle, du fait de leur éloignement. Il n’y a pas de différence. Ils ont aussi des ruptures, mais pas plus qu’en métropole. »

Le 23 septembre dernier, la ministre de la Santé Agnès Buzyn s’est entretenue, entre autre, avec une partie des acteurs pharmaceutiques. Elle a annoncé la mise en place d’un comité avec sept groupes de réflexion. Ils ont 4 mois pour apporter des solutions. Êtes-vous satisfait de cette rencontre ?

G.B. : « Pour la première fois, la ministre a décidé de s’en occuper sérieusement. Il faut régler les problèmes les uns après les autres. Ce qu’on a proposé à la ministre, c’est trois choses : c’est premièrement de mettre de la transparence, de savoir pourquoi il y a une rupture, quelle est la cause de la rupture. Tant qu’on n’a pas la cause de la rupture et la transparence, tant qu’on n’a pas d’outils pour mesurer, on ne peut pas travailler.
Deuxièmement, il faut rétablir la confiance dans cette chaîne de distribution du
médicament entre les laboratoires et les grossistes. Tant qu’il y a de la méfiance,
ça ne peut pas marcher.
Et troisièmement, c’est de rappeler qu’au bout de la chaîne il y a un patient. On a de la chance, partout y compris dans les DOM, d’avoir dans tous les établissements, un pharmacien responsable. On peut lui demander des comptes. Pourquoi vous n’êtes pas arrivés à distribuer les médicaments ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? À partir de là, demander des comptes aux pharmaciens. Comme ça, on remettra du sens pharmaceutique dans la chaîne plutôt que d’y mettre un sens purement économique parce que les financiers veulent faire des économies à tout prix, de la rentabilité à tout prix, au point de prendre le risque de ne pas mettre les médicaments à disposition des patients. Il faut remettre du sens dans cette chaîne. »

En 2017, l’ANSM (l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament) a dénombré que 537 médicaments étaient en rupture et/ou tensions d’approvisionnement – les stocks insuffisants en quantité, ne permettent pas de répondre à toute la demande. L’an dernier, c’étaient 800 médicaments. En attendant le rapport du comité et ses solutions, en janvier 2020, quelle réponse peut-on apporter aux patients pour les rassurer ?

G.B. : Heureusement que les pharmaciens ne sont pas des manchots (rire). Ils ne laissent jamais tomber leur patient. Ils se débouillent toujours avec le médecin pour trouver une solution de repli, quand c’est possible. On a très peu de patients qui se sont retrouvés abandonnés, sans traitement.
Si des sanctions sont suffisamment dissuasives, je pense que les réflexes qui n’auraient jamais dû être perdus […] vont revenir comme une priorité. Les pharmaciens ont été solidaires des patients, ils ont servi d’amortisseur, mais là on en a assez et je suis très satisfait que la ministre ait pris ce dossier.

Pour certains, plafonner les prix des médicaments entraîne la pénurie. Estce le cas selon vous ?

G.B. : Non, non ce n’est pas le sujet. Certaines personnes considèrent qu’il vaut mieux être en rupture de stock pendant 10 jours plutôt qu’avoir un stock de 20 jours supplémentaires. Cela coûte moins cher.

Pourquoi est-ce qu’il revient plus cher d’avoir un stock que d’être en rupture ?

G.B. : Un stock mort (des médicaments non-vendus en attente d’être prescrit NDLR) ça coûte. Avoir 20 jours d’immobilisation en permanence, c’est de l’immobilisation d’argent. Certains [fabricants de médicament] préfèrent être en flux tendus et perdre des ventes. Cela coûte moins cher que d’avoir un énorme stock.

Enfin, on observe ce phénomène de rupture à l’échelle européenne comme en Suisse. Le média RTS (Radio Télévision Suisse) expliquait que certains hôpitaux envisagent même de soigner les patients avec des produits périmés. Est-ce qu’on doit craindre d’en arriver là ?

G.B. : Il faut faire attention, il ne faut pas que ça dérape. La ministre de la Santé et le premier ministre parlent de sanctions contre les laboratoires s’ils ne respectent pas des stocks minimum. Aux Etats-Unis, les hôpitaux se sont regroupés entre eux pour fabriquer des médicaments quand ils ont des problèmes d’approvisionnement. Maintenant, il faut que les pénuries ne deviennent pas une banalité. Aujourd’hui, on a l’impression que pour certains, il faut vivre avec. Eh bien, non, je ne vais pas vivre avec des pénuries !

© Crédits photo : NDLR

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