Interview : Jean-Noël Vencatachellum « Pratiquer l’ébénisterie, c’est également pratiquer la culture et l’histoire »

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Direction Saint-André à la découverte d’un métier authentique au cœur de l’ébénisterie Vencatachellum dirigée par deux frères Stéphane et Jean-Noël. C’est ce dernier qui nous raconte aujourd’hui son parcours ainsi que sa vision sur l’avenir de son métier et son rapport avec la Réunion.

 

D’où vous vient cette vocation pour l’ébénisterie ?

« Je suis un autodidacte qui a grandi en Métropole avec des parents qui travaillaient dans une très grande entreprise de meubles. Mon frère et moi avons passé notre enfance et notre adolescence au sein d’un petit village en Vendée de 2 000 habitants près du Puy du Fou. En 1980, mon père après avoir longuement nourri l’idée d’ouvrir son entreprise, décide de se lancer à la Réunion. C’est au cœur de cette entreprise que j’ai commencé à travailler avec mes parents pendant que mes frères allaient au lycée. En 1994, sous l’impulsion de notre père, nous avons décidé de créer la société Ébénisterie Vencatachellum, c’est le début de l’aventure. »

Que représente cette entreprise aujourd’hui ?

« Nous sommes une petite entreprise de 5 personnes avec 2 ébénistes plus mon frère et moi ainsi qu’un dernier membre qui se trouve au sein du bureau d’études. Notre savoir-faire est exclusivement dédié aux meubles. Nous avons connu les lettres de noblesse de l’ébénisterie du temps d’Expo’Bois à la Rivière Saint-Louis où nous avions encore de nombreux collègues. Malheureusement, c’est un secteur qui tombe un peu dans l’oubli. De nombreux artisans que je fréquentais ont disparu. En tant qu’ébénistes, nous sommes pourtant un peu les gardiens du temple en perpétuant la tradition réunionnaise d’autant plus que nous nous attachons à travailler en circuit court en collaboration avec l’ONF autour du bois de tamarins. »

Vous parlez de difficultés dans le secteur, pouvez-vous nous en dire plus ?

« Nous sommes aujourd’hui dans une société mondialisée où l’artisan doit s’adapter sans cesse s’il souhaite préserver son entreprise, ses collaborateurs et son indépendance. L’ébénisterie à la Réunion à partir du bois de tamarins tourne surtout autour du meuble créole mais c’est malheureusement une culture quelque peu démodée puisque les gens veulent désormais du design et du contemporain. La concurrence fait beaucoup de mal également notamment à cause de l’importation de meubles depuis l’Asie du Sud Est par les grandes enseignes que vous connaissez. Évidemment, ces derniers se sont appropriés la tradition locale pour contrecarrer le travail des artisans mais quand vous voyez un fauteuil créole à 99€ alors que nous aujourd’hui nous le vendons à 680€, certaines personnes n’hésitent pas. En revanche, la traçabilité n’est pas la même, leur prix de vente ne couvre même pas l’achat de notre matière première mais quand on se fournit en Asie du Sud Est, c’est une autre histoire et tant pis pour la déforestation massive. »

Qu’est-ce qui vous a permis de perdurer tout de même ?

« Je pense que de nombreux paramètres sont à prendre en considération dès lors où on se rend compte qu’on ne peut pas lutter contre la mondialisation. La baisse des prix est impossible lorsqu’on travaille avec un coût de main d’œuvre française. Ce qui permet de perdurer est je pense, notre vision d’entreprise. Est-ce que nous sommes sans cesse dans la remise en question ? Est-ce que j’investis dans l’innovation ? Est-ce que nous reconsidérons nos méthodes ? Est-ce que mon métier représente aujourd’hui ce que je suis ? Il faut savoir que lorsqu’on pratique l’ébénisterie, on pratique également la culture et l’histoire. Le meuble caractérise des grands courants de l’histoire et retrace aussi la vie de notre île depuis la colonisation et les différentes influences britanniques, françaises mais également indiennes. »

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans l’artisanat local ?

« Je pense qu’il faut y croire. Même si l’artisanat dans l’ameublement est en train de disparaître, nous avons un rôle à jouer. Nous sommes ce qu’on appelle une entreprise du patrimoine vivant, c’est un label national qui nous a été décerné par le Ministère de l’Artisanat et l’Institut Supérieur des Arts et Métiers. Ce label vient caractériser notre démarche au sein de la société notamment autour de la transmission. Nous sommes en partenariat depuis des nombreuses années avec des lycées professionnels pour accueillir des jeunes et les former. Notre responsable d’atelier a d’ailleurs commencé de cette façon en tant que stagiaire. »

Vous qui êtes en contact de cette jeunesse, quelle est votre vision sur l’épanouissement professionnel de celle-ci ?

« Je suis parfois déçu de constater que les écoles s’appuient encore sur des stéréotypes pour orienter les élèves. Ceux qui se débrouillent bien iront en filière générale alors que les autres seront parachutés dans des filières par défaut sans prendre en compte leurs aptitudes ou leurs envies. Beaucoup de jeunes sont très mal orientés et nous en voyons souvent en ébénisterie. Nous accueillons également de nombreux jeunes en reconversion professionnelle qui nous viennent parfois de Bac+3 et même plus. Ce sont des personnes qui en ont eu marre d’être sans cesse devant un ordinateur et qui souhaitent travailler de leurs mains. »

Est-ce que vous avez un coup de gueule à émettre vis-à-vis de ce que vous voyez au quotidien ?

« Oui, quand je vois la société de consommation dans laquelle on vit. Nous sommes dans une société qui nous pousse à consommer toujours plus sans tenir compte des limites naturelles. Cela me désole lorsque je regarde les effets de la déforestation massive à l’échelle mondiale. Il faut aller vite, il faut nourrir le peuple mais il y a certainement d’autres façons de faire pour encourager les agriculteurs et les petits commerçants. J’aimerais faire-savoir également que malgré les difficultés de la filière ébénisterie, nous n’avons pas disparu. Nous nous sentons assez isolés dans notre métier. J’aimerais m’adresser aux collectivités locales pour les inviter au rassemblement afin qu’on s’interroge mutuellement pour redynamiser ce secteur et l’ouvrir à la jeunesse. »

Est-ce que vous avez des personnes qui vous inspirent dans votre parcours ?

« Il y a deux grandes personnes qui m’inspirent : le Matmaha Gandi et Nelson Mandela. Ce sont des personnes qui ont été opprimées mais qui ont réussi à faire quelque chose de grand dans leur vie sans jamais abandonner. »

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