Interview Pierre Naze, fondateur Pierre et Bois : « C’est notre rôle en tant que chef d’entreprise, de tirer la jeunesse vers le haut »

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Le fondateur et dirigeant de la société Pierre et Bois basée à Sainte Marie, partage avec Lotrinfo son regard sur l’évolution de la société réunionnaise et son rapport au monde du travail. À 55 ans, ce chef d’entreprise s’est entièrement construit à la Réunion et veut désormais transmettre la passion qu’il voue à son métier et le rapport à l’humain qu’il affectionne tant. 

 

« J’ai obtenu mon diplôme au lycée professionnel de Sainte-Suzanne en trois ans dans le métier que j’exerce aujourd’hui à savoir la menuiserie bois. Un petit diplôme mais qui a son importance aujourd’hui dans mon parcours. Malheureusement à l’époque (fin des années 70), je n’avais pas les moyens financiers pour faire des grandes études mais même avec un petit diplôme en poche et beaucoup de volonté, on peut faire des grandes choses. Par la suite, c’est en sortant de mon service militaire que mon capitaine me présenta à un patron qui justement cherchait un menuisier. »

Comment s’est déroulée cette première expérience professionnelle ? 

« J’étais jeté dans le grand bain à peine sorti du service militaire. À l’époque, j’arrivais à l’entreprise en mobylette, en débardeur, savates et mon casse-croûte dans le sac. Par rapport à mes collègues qui étaient déjà dans l’atelier, j’avais l’avantage d’avoir été à l’école et d’avoir engrangé du savoir durant trois ans. La journée, j’étais l’assistant mais le soir quand mes collègues partaient, je faisais des essais sur les machines pour mettre à profit ce que j’avais appris en cours. C’est ce qui fait aujourd’hui défaut je pense, il y a un gap entre ce qu’on apprend dans les formations et le monde du travail réel alors que l’un sans l’autre ça ne peut pas fonctionner. »

Comment vous êtes-vous lancé dans l’entreprenariat ?

« Au bout de 7 ou 8 ans, je me suis retrouvé à gérer des équipes d’une quinzaine de personnes. Au final, j’ai passé 17 ans au sein de cette entreprise. En 1999, la situation économique de l’île change, de nouvelles taxes arrivent, la concurrence, les mentalités évoluent et le patron me confie qu’il doit fermer l’entreprise. C’est alors que je décide de monter ma propre société d’abord tout seul avant de pouvoir recruter petit à petit. C’est le bouche-à-oreille à l’époque qui m’as permis de me développer. Quand le travail est bien fait, il parle de lui-même mais cela nécessite d’arriver à 6 heures du matin jusqu’à 20 heures parfois. Aujourd’hui, nous sommes douze et l’entreprise tourne depuis 20 ans mais ça n’a pas été facile tous les jours. »

Quels sont selon-vous les critères qui font un bon chef d’entreprise ?

« Pour moi la clé ce sont les ressources humaines. Un bon chef d’entreprise doit savoir s’entourer et former ses collaborateurs. J’accorde beaucoup d’importance au choix du personnel et je vais à la rencontre de mes futurs collaborateurs directement à l’école où j’échange avec leurs professeurs. Je manage mes collaborateurs comme une équipe de football, on joue collectif et on se donne au maximum. Le diplôme est une chose, l’état d’esprit en est une autre. Je passe facilement 2 heures pour chaque entretien d’embauche pour discuter avec les candidats, au final je ne prête que peu d’attention au CV. Le premier jeune que j’ai embauché en 2000 n’avait aucune expérience, il était en échec scolaire, aujourd’hui ça va faire 19 ans que je travaille avec lui. C’est aussi ce rapport que je construis avec eux qui me fait me lever chaque matin, j’aime voir leur évolution et j’aimerais pouvoir leur passer la main un jour. »

Quelle est votre regard sur l’évolution du marché du travail aujourd’hui ?

« Je pense que la mondialisation et les nouvelles technologies donnent l’impression qu’on peut désormais tout avoir sans effort. La facilité s’installe au détriment du goût du travail, certains jeunes en veulent mais d’autres beaucoup moins. Je pense aussi que les bonnes décisions ne sont pas prises pour lutter contre le chômage. Hormis les grands chantiers, les normes actuelles et les contraintes imposées par l’État et l’Europe ne favorisent pas l’embauche. Ça devrait être un cercle vertueux, si nous autres entreprises sommes dans les bonnes dispositions pour embaucher, ce sont les consommateurs et leur pouvoir d’achats qui en bénéficieront par la suite. Le mouvement des gilets jaunes nous a fortement pénalisé en tant qu’entreprise mais je comprends ce qui motive cette crise sociale, tout part de l’école et de l’emploi. »

Vous pensez qu’il y a un problème de formation ?

« Je regrette qu’aujourd’hui les diplômes soient donnés. On ne note plus en examen final mais en contrôle continu. Malheureusement, les professeurs sont débordés tout au long de l’année et doivent faire les gendarmes plutôt que de faire cours. Je le constate régulièrement quand je reçois des stagiaires, malheureusement je m’inquiète pour l’avenir du métier et des métiers en général. Le problème, c’est qu’on forme nos jeunes à travailler dans des usines, des industries à l’échelle de la France et de l’Europe mais ici nous n’avons pas ce genre de structure, à la Réunion nous avons d’autres besoins. »

De manière générale, quels seraient vos conseils pour des jeunes réunionnais qui souhaitent réussir ?

« Selon moi, les jeunes ont l’opportunité de réussir localement. Bien sûr cela dépend des secteurs mais dans le BTP, c’est toujours possible. Évidemment, la formation est clé et doit être plus pointue. Les jeunes doivent avoir l’envie de performer et d’être compétitifs dans leur secteur. C’est à nous chef d’entreprise d’être en mesure d’accueillir ces jeunes et de les tirer vers le haut. »

Quelles sont les personnes qui vous inspirent dans votre parcours ?

« Mon grand-père car c’est lui qui m’a enseigné la valeur du travail. Il me disait toujours cette phrase « un boug y enfou, na poin la kaz ». C’est un petit proverbe créole qui veut dire beaucoup quand on y prête attention. C’est grâce à lui que je suis la personne que je suis aujourd’hui. Il m’a enseigné ce qu’étaient la persistance, le travail et le courage alors que lui-même n’avait pas grand-chose. »

© Crédits photo : Alexandre BENARD

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