Kaya, 20 ans déjà

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La mort de Kaya, fondateur du seggae, en 1999 à Maurice avait été suivie d’émeutes. Les choses ont peu évolué depuis. 

Dimanche 21 février 1999, le roi du seggae Kaya meurt en garde à vue à « Alcatraz », le quartier de haute sécurité de la police de Port-Louis d’ordinaire réservé aux grands criminels. La caution pour le libérer venait d’être réunie par ses proches.

Cinq jours auparavant, le 16 février, Kaya avait participé avec son groupe de seggae Racinetatane à un concert – autorisé – en faveur de la dépénalisation du cannabis. Pour y avoir fumé un joint offert par un spectateur il avait été arrêté le surlendemain, ainsi que quatre autres fumeurs, et jeté à la geôle sans ménagement. La suite reste une énigme : « Tué crapuleusement par la police », lit-on sur sa biographie Wikipédia. « Mort d’une fracture du crâne en se tapant la tête contre les murs dans un moment de grande excitation » selon la police, qui avait auparavant parlé d’une pendaison. Une contre-autopsie menée par un médecin-légiste réunionnais, le Dr Ramstein, a révélé une série de lésions traumatiques. Kaya a sans doute été battu à mort mais la vérité ne sera jamais faite sur cette affaire.

À l’annonce de sa mort, la rue s’enflamme. Trois jours d’émeutes s’ensuivent, qui font de nombreux blessés. Un autre chanteur de seggae, Berger Agathe, est tué par la police. Dans ses textes, Kaya dénonçait le communautarisme et les magouilles politiques, et militait activement pour que le cannabis cesse d’être réprimé au même titre que les drogues dures.

Tout ça pour… un joint.

Vingt ans après, le « février noir » est encore dans les esprits de beaucoup de créoles Mauriciens. Ce déchaînement de violence suite à une manifestation pacifiste n’a toujours pas été digéré. Le réalisateur français Michel Vuillermet n’a, lui non plus, rien oublié et encore moins pardonné. Le sexagénaire connaissait bien « Z’anfan Camp Zoulou », du nom du quartier natal de Kaya à Roche Bois. Il l’avait rencontré des années avant, et il avait noué avec lui une relation d’amitié. Dans son documentaire en créole mauricien, « Zafair Kaya », visionnable sur Youtube, les témoignages de tous les proches du chanteur sont émouvants… et implacables.

Sa compagne Véronique, celle qu’il avait renommée « Dalidah », a quitté il y a dix ans la petite maison en tôle des jours heureux, à Beaux Songes, où elle vivait en famille avec Kaya et leurs marmays, Azaria et Lumia. Se retrouver veuve à 28 ans avec deux enfants sur les bras n’est pas un destin facile. Les 4,5 millions de roupies de dommages et intérêts versés par l’État mauricien n’ont rien changé à l’affaire, si ce n’est l’achat d’une maison et le financement de la scolarité des enfants. Heureusement, elle avait son salon de coiffure à Camp-Levieux. « Je n’ai toujours pas de réponse vingt ans après », déclare-t-elle en demandant qu’une commission d’enquête soit mise en place.

Azaria et Lumia 28 et 26 ans aujourd’hui, ne pardonnent rien

Du côté de la population la rancœur reste vivace. En septembre 2018, le Comité des Nations-Unies pour l’élimination des discriminations raciales a rendu un rapport très critique sur la situation des créoles à Maurice. S’il salue les efforts faits par l’État mauricien pour favoriser l’harmonie entre les différentes composantes de la société, il s’inquiète toutefois de « la persistance de structures hiérarchiques fondées sur l’ethnie et la caste. Alors même que la race, l’origine ethnique et la caste sont des motifs de discrimination interdits par la Constitution mauricienne ». Les Nations-Unies se disent préoccupées par « les cas de stéréotypage et de stigmatisation de groupes ethniques, notamment des Créoles, ainsi que par les discours de haine à leur égard sur les médias sociaux et de la part de personnalités publiques et politiques ». Le Comité s’interroge aussi sur « les cas de profilage racial par la police, notamment sous forme de contrôles, fouilles et détentions à caractère illégal de personnes créoles ». Plus grave encore, le Comité estime que « les Créoles sont surexposés à la pauvreté et ont un accès limité à l’emploi, au logement, aux soins de santé et à l’éducation ».

Ces revendications ne sont pas sans rappeler certains des messages entendus à La Réunion ces derniers mois notamment durant la crise des gilets jaunes. Mais il serait malvenu, nous dit-on, de comparer les deux situations.


En 1999, Joseph Réginald Topize pour l’état-civil mauricien a 39 ans. Il est marié et père de deux enfants de 6 et 8 ans. Fan de Bob Marley (son surnom vient d’un titre du reggaeman jamaïcain) Kaya invente le seggae au milieu des années 80 en mariant le rythme ternaire du séga à celui, binaire, du reggae. Son groupe Racinetatane connaît un grand succès : 42 000 spectateurs au stade de Rose Hill le 14 mars 1990 ! Pendant ses 15 ans de carrière, Kaya vend plus de 300 000 cassettes, et le seggae conquiert aussi la Réunion.

À l’occasion de l’anniversaire de la mort de Kaya, des actions de soutien sont prévues : des concerts à Port Louis et Flic en Flac, et un projet « Dix grammes pou Kaya » (récolte de fonds pour diverses actions : fresque murale, stèle, livre, single et clip).

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