La malédiction du tourisme réunionnais

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Le tourisme à La Réunion, c’est un peu comme le football: tout le monde a un avis (dont moi) mais personne ne décide vraiment

On devrait s’en féliciter. Selon « les personnes qui s’autorisent à penser dans les milieux autorisés (clin d’oeil à Coluche), la destination Réunion a enregistré des chiffres record de fréquentation et de recettes économiques extérieures sur les années 2017 et 2018.  Fait surprenant (pour les non initiés), le tourisme local contribue très largement à ces résultats impressionnants jusqu’à représenter une manne financière prépondérante dans l’économie réunionnaise.
On a longtemps suspecté que l’activité touristique réunionnaise était portée par la consommation locale. A la fois un vice et une vertu… On en a la certitude depuis une étude réalisée par IPSOS océan Indien pour l’Île de La Réunion Tourisme (IRT) et la Fédération Réunionnaise de Tourisme (FRT). En compilant les nuitées et les excursions, il est apparu que le tourisme domestique a généré, de mars 2017 à février 2018, un chiffre d’affaires total de 701 millions d’euros pour les professionnels de la filière à La Réunion. À ce chiffre s’ajoute les 350 millions d’euros de recettes émanant du tourisme extérieur réalisé en 2017. Soit un chiffre d’affaires cumulé qui dépasse le milliard d’euros…

Vice et vertu du tourisme local

Vice et vertu, je disais. En effet, d’un côté on peut se féliciter du poids de l’achat local. Grace à cette consommation intérieure, le secteur touristique vit protégé des fluctuations internationales et résiste mieux en cas de crise. Revers de la médaille, il se développe peu, mal et conduit les opérateurs à vouloir accentuer le repli sur soi d’une économie réunionnaise qui étouffe dans son endogamie.
Ces résultats sont d’autant plus remarquables que le tourisme réunionnais souffre d’une séries de tares qu’on s’évertue à ignorer.
On citera d’abord la question de la desserte aérienne qui enferme l’île dans un cordon ombilical mortifère avec Paris (et fait que 80 % des vrais touristes sont français) et laisse une compagnie supposément réunionnaise, Air Austral, pratiquer une exploitation de la dépendance de l’île au transport aérien. Ce n’est pas l’absurde politique des bons de continuité territoriale qui va améliorer les choses. Si en apparence elle permet aux Réunionnais d’aller faire du shopping à Paris (au grand dam des commerçants locaux), elle a contribué en réalité à nourrir une bulle inflationniste sur les prix des billets d’avions.

Un niveau d’expertise faible

Autre sujet de préoccupation, on relèvera le faible niveau d’expertise du secteur à La Réunion, du moins dans les champs de l’hôtellerie, et encore un peu, de la restauration. La faute tant à des politiques de formation médiocre (on évitera de parler de l’IUP tourisme) et une incapacité à traiter les questions linguistiques et l’intégration des Réunionnais partis se formés à l’étranger. Tant que les opérateurs continueront à refuser d’appliquer les conventions collectives nationales, le tourisme est condamné à rester dans les bas-fonds de la médiocrité.
Une anomalie illustrée par la quasi absence d’opérateurs internationaux à La Réunion. Où sont les Marriot, Radisson, Sheraton, Hilton (je ne parle pas de celui du Palais Rontaunay), Sofitel… On nous dit que La Réunion est une destination chère mais aucun des grands noms mondiaux de l’hôtellerie n’y sont présents.
La faute sans doute à une double erreur. D’une part à une gouvernante bancale et d’autre part à une erreur de positionnement, avec un marketing ambigu, fourre-tout et qui semble dicter par des considérations sans rapport avec une soi-disant vision stratégique. Car au final, c’est bien là le problème: on a de nombreux « experts » du tourisme (des hôteliers locaux, des restaurateurs, le patron d’une agence de voyage, un photographe, une ex-chanteuse… ) mais cet aréopage qui murmure à l’oreille des responsables politiques manque cruellement d’une vision globale. Il n’y a qu’à voir l’absence d’une marque territoriale pour La Runion.
La faute à qui ? En premier lieu à la Région Réunion. Ne jetons pas la pierre à Didier Robert. On ne faisait pas mieux avant lui, voire pire. Dans ce domaine comme dans d’autres, l’idéologie économique transcende les clivages politiques et impose sa médiocrité à la population réunionnaise.
Mais, au cas où vous l’ignoreriez, le tourisme est de la compétence de la Région. L’Etat n‘a qu’un rôle limité de régulateur même si on a encore un Ministère du Tourisme (qui montre surtout le poids du tourisme dans l’économie française).

Un millefeuilles administratif bloquant

A La Réunion, la Région est supposée piloter le développement de l’activité touristique et s’appuie pour ce faire sur un document qui a été adopté en 2005  mis à jour en 2018: le Schéma de Développement et d’Aménagement Touristique de La Réunion. Ce texte qui est censé être la bible des acteurs pose les grandes orientations d’un secteur qu’on continue à présenter comme celui susceptible d’incarner l’avenir de La Réunion. Ces orientations sont déclinées au niveau intercommunal puisque depuis la Loi NOTRE, les communes ne sont plus compétentes en matière de tourisme, sauf dans certains domaines (on aime les complications en France). Reste que ce mille-feuille administratif, comme d’habitude, dilue les responsabilités des uns et des autres et qu’au final, on laisse le champ libre aux “mâles dominants” qui peuvent imposer leur vision du tourisme aux réunionnais. Entre quelques investisseurs qui prennent peu à peu possession de l’hôtellerie réunionnaise, et des conseillers plus ou moins obscurs qui murmurent à l’oreille des élus pour servir leurs intérêts, un écosystème de prédation s’est mis en place, nourri par l’accès facile à de larges subventions (défiscalisation et fonds européens).
Qui pourra sauver le tourisme comme le demandait récemment le MEDEF ? On se le demande encore.

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