L’architecture créole, patrimoine en péril

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La Réunion possède le plus beau patrimoine architectural des départements d’Outre-Mer. Maisons individuelles, magasins de la Compagnie des Indes et bâtiments industriels témoignent encore d’un âge d’or pas si lointain. Mais ce patrimoine est fragile : tous types confondus, 5 000 édifices ont résisté aux assauts du temps et des grands ensembles urbains. Pour les sauver, les politiques publiques sont désormais à leur chevet.

Si les paysages grandioses sont l’attrait majeur de La Réunion, le charme de l’île doit aussi beaucoup à son architecture traditionnelle. Le patrimoine bâti réunionnais est le plus riche des départements français d’Outre-Mer. Constituant l’âme de ce pays, il est l’expression vivante d’une culture ouverte qui donna naissance à une architecture vernaculaire au caractère bien trempé.

« L’architecture créole traditionnelle se décompose en deux grandes familles, commente Marc Théry, chef adjoint au service régional du patrimoine, de l’architecture et de  l’urbanisme. D’un côté, on trouve l’architecture monumentale, en pierre, et de l’autre, l’architecture domestique, généralement en bois. Le premier type est composé de grands édifices en pierre de basalte, datant du XVIIIème siècle. Ce sont d’anciens magasins ou entrepôts de la Compagnie des Indes reclassés en bâtiments publics et cultuels. L’autre type est constitué d’ensembles urbains datant du XIXème siècle, et surtout de quelques centaines de cases créoles épargnées par les destructions des quarante dernières années ».

Toute l’identité créole sur un plan en damier

Maison de maître, boutique « chinoise », grande demeure urbaine ou logis modeste, la maison réunionnaise est toujours désignée sous le vocable unique de « case créole » car les canons de construction restent les mêmes.

« La case créole est toujours fondée sur un plan caractéristique en damier, reprend Marc Théry. Les volumes simples sont constitués de deux pièces surmontées d’un toit à quatre pentes avec plus ou moins de varangues. Sur cette base, la case s’agrandit en dominos, par ajout de pièces en fonction des besoins et des moyens ». Côté matériaux, le bois est le plus utilisé. « N’oublions pas que les premiers bâtisseurs de l’île étaient des charpentiers de marine, explique Antoine Perreau, architecte à Saint-Pierre. La Réunion était alors couverte de forêts. Il suffisait de se servir ! En toiture et en façade, on utilisait le tamarin sous forme de bardeaux fendus. La charpente était traitée en bois de fer. L’ameublement intérieur était aussi en bois, et le parquet était constitué de planches de natte ou de camphrier. Dans les cases les plus modestes, les poutres en bois de couleur restaient apparentes. Pour le reste, les cases étaient totalement habillées de planches du sol au plafond pour maintenir une bonne isolation thermique ».

Un inventaire à la Prévert… et des aides publiques

Du XVllème siècle jusqu’à l’époque actuelle, la case créole est passée par toutes les phases… sans perdre son identité. Simple et rustique au départ, elle a évolué dans le sens d’une architecture de prestige à la période révolutionnaire. Puis la fin du XVlllème siècle a marqué l’avènement d’un courant néo-classique très en vogue en Europe. Ce courant a vu son apogée au XIXème siècle avec l’architecture coloniale des grands domaines sucriers.

Reste que la véritable révolution, c’est l’apparition de la tôle, qui voit émerger, au début du siècle dernier, une architecture populaire marquée par l’exubérance ornementale.

« Au départ, on utilisait des fûts que l’on déroulait et que l’on fixait directement sur la charpente, précise Marc Théry. Puis la tôle ondulée est apparue dans les années cinquante. Les grandes feuilles de tôle usinées ont alors commencé à être utilisées comme éléments de décoration et plus seulement pour couvrir la maison. Le lambrequin vient de là. Il faisait autrefois office de gouttière. La tôle est bon marché et facile à mettre en œuvre ; de plus elle offre une bonne étanchéité et finalement peu de rétention à la chaleur. C’est un matériau qui a été anobli à La Réunion. Ce n’est pas forcément un signe de pauvreté ».

Modestes ou grandes, les cases créoles sont toutes, sans exception, l’âme de La Réunion. Mais ce patrimoine est menacé. Sous la pression urbaine, 90 % des édifices traditionnels ont disparu du paysage. Aujourd’hui, tous types confondus, il en reste moins de cinq mille, dont quelques centaines de cases qui sont pour les deux tiers en mauvais état ou à l’abandon.

Ce douloureux constat a motivé la mise en œuvre d’un plan de sauvegarde. Un recensement a donc été effectué afin d’inscrire ces cases à l’inventaire des bâtiments historiques et leur permettre de bénéficier d’aides publiques. Sur le modèle de Hell Bourg et de l’Entre-deux, qui ont été les premières à bénéficier de ce dispositif avec un certain succès, d’autres communes font désormais ce pari.
Gageons que les politiques publiques et les propriétaires, désormais sensibilisés, sauront éviter la disparition de ces cases qui donnent à La Réunion tout son charme et son caractère.

 

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