Karine Pothin : « Nous protégeons 80 % des récifs coralliens à La Réunion »

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Créée en 2007, suite au constat de la dégradation du récif corallien réunionnais, la réserve marine naturelle de La Réunion oeuvre pour la protection du milieu marin, et en particulier du récif corallien. Karine Pothin, directrice de la réserve, revient sur les différentes missions et enjeux dans ce groupement d’intérêt public.

Lotrinfo : Karine Pothin, une rapide présentation de la réserve ?

Karine Pothin : La réserve naturelle marine de La Réunion est une réserve nationale, parmi les 300 déjà existantes en France, et a vu le jour en 2007, après le constat que les récifs coralliens, entre autres, étaient fragilisés. Nous sommes un groupement d’intérêt public, ce qui permet l’implication des collectivités locales et pas seulement de l’État.

Avant la création de cette réserve, il existait une association qui s’appelait Parc marin, et qui a fait un énorme travail de sensibilisation pendant 10 ans. Mais les autorités et les usagers se sont rendus compte que ce n’était pas suffisant, qu’il fallait un autre outil pour mieux protéger. La Réserve marine naturelle de La Réunion s’étend du Cap La Houssaye, jusqu’à la commune de l’Étang-Salé, ce qui équivaut a 40 km de long, cinq communes littorales (Saint-Paul, Trois Bassins, Saint-Leu, Les Avirons et Étang-Salé). Elle s’étend aussi jusqu’à la haute mer, à 50 mètres de profondeur, donc derrière la barrière de corail. Sur tout ce périmètre, nous protégeons plus de 80% des récifs coralliens de La Réunion. Mais on protège aussi les falaises rocheuses, les milieux sableux, on ne protège pas uniquement le lagon.

Quelles sont les missions concrètes de la réserve ?

Il existe trois missions principales, assurées par nos 13 agents. Une mission d’éducation et de sensibilisation, une cellule de surveillance et de police, en charge de faire respecter la réglementation spécifique à la réserve et qui effectue également un gros travail de prévention, et une cellule scientifique. On sensibilise les gens, on informe, on forme à la fois le grand public, les scolaires, les touristes, les résidents, on surveille le périmètre afin que chacun ait un comportement vertueux. Et à côté de ça, puisque quand on veut protéger un milieu, il faut connaître ce milieu, on opère des suivis scientifiques, on participe à différents programmes de recherches au niveau local, national et international parfois.

Quel est le rôle des récifs coralliens ?

Les récifs coralliens ont des rôles très variés. Tout d’abord, un rôle écologique. Ce sont des écosystèmes particuliers, extrêmement riches, qui sont comparés à des forêts tropicales pour le milieu marin. Il ne faut pas oublier que les coraux sont à la fois des animaux, mais aussi des abris où viennent se loger différentes espèces. Si demain il n’y a plus de coraux, ne serait-ce que d’un point de vue écologique, ce ne sont pas seulement les coraux qui vont disparaître, mais également tous les animaux qui sont associés à cet écosystème.

Ils ont également un rôle mécanique par rapport à la protection des côtes. S’ils venaient à se dégrader trop fortement voire à mourir, ils ne pourraient plus faire protection contre la houle. Ils se transformeraient en débris et n’assureraient plus leur rôle de « barrière récifale ». Certaines îles dans le monde ont disparu car elles ne disposaient plus de ces barrières.

Le troisième rôle est économique, puisque beaucoup d’activités dépendent directement des récifs : la pêche, les prélèvements, les loisirs (paddle, kayak etc). Si vous avez un récif dégradé, les gens n’auront pas forcément envie de s’y baigner ou de pratiquer d’autres activités. Et puis, il y a toutes les activités indirectes, comme les hôtels, les restaurants, les tours opérateurs, tout ce qui participe à « l’économie bleue ». Les récifs coralliens permettent cette économie. Et enfin, il y a toute une tradition autour des récifs comme les pique-niques sous les filaos, la pêche traditionnelle, etc.

« Les gens ne peuvent plus dire qu’ils ne sont pas au courant »

Pourriez-vous revenir sur le travail de sensibilisation que vous opérez ?

C’est un travail de tous les jours. Fait par nous, certes, mais également par d’autres institutions. Notre cible première ce sont les enfants. On travaille beaucoup avec les scolaires. Et on a par exemple un sentier sous-marin, gratuit, à l’Hermitage. Il permet de suivre un parcours guidé, qui explique les coraux, sa formation, les apports, sa fragilité et ce que chacun peut faire pour que ces récifs soient en meilleure santé. On informe également le grand public. Et puis, on met en place également des formations pour les professionnels (tourisme par exemple) à la mesure de nos moyens.

Notre page Facebook est aussi un moyen de rappeler que la biodiversité réunionnaise marine est très riche, et pas forcément connue. On essaie de le faire de façon positive, montrer que chacun peut faire quelque chose à son niveau pour protéger l’énorme patrimoine que l’on a à La Réunion..

Avez-vous observé des changements positifs dans le comportement de la
population réunionnaise ?

Oui. Au sein de l’équipe, on a eu ce type de retours. Les réunionnais sont aujourd’hui plus au fait des bonnes pratiques à opérer au quotidien. Et le grand changement, ce sont les enfants. Ils savent désormais ce qu’il faut faire et ne pas faire, ils savent ce qu’est un corail, un polype. On le voit également au niveau des infractions, qui ne sont plus les mêmes. Par exemple, on a constaté une diminution de la marche sur les coraux. Et puis aujourd’hui, les gens ne peuvent plus dire qu’ils ne sont pas au courant.

L’année dernière, après le passage de Fakir, on a entendu dire qu’il ne restait plus qu’1% de coraux vivants dans la baie de Saint-Leu, par exemple. Aujourd’hui, à La Réunion, où en est-on de ces récifs ?

1% ce n’est pas dans toute la baie. Là où la situation a été dramatique, c’était surtout au nord et au sud de Saint-Leu principalement. Mais les chiffres ne sont pas encore tombés. On est actuellement en train de faire les suivis.
Aujourd’hui, la seule chose que l’on sait, c’est que sur le site de la Corne, la boue est encore là. Ce qui empêche le développement des polypes et de petites recrues. Mais tout peut évoluer. Ça va certes prendre du temps. S’il y a de la forte houle, la boue peut s’évacuer. Mais si la boue reste là, ce sera compliqué pour l’avenir.
L’état de santé des récifs coralliens à La Réunion est contrasté selon les sites. On a des sites qui se dégradent, et d’autres qui restent en bonne santé. C’est assez cyclique.

Quels seront les impacts de la destruction des paillotes sur le milieu marin ?

Ce n’est pas notre cible d’action de base. Mais évidemment, quand on protège le récif corallien, on ne peut pas se contenter de regarder le milieu qu’on protège. On est très sensible à ce qui se passe en amont, car ça va forcément avoir un impact. Donc quand on parle des paillottes, j’aurais tendance à dire qu’il faut le voir plus largement : toutes les constructions, les aménagements littoraux ont un impact sur le milieu marin, et notamment sur les récifs coralliens. Nous suivons donc cela de très près. Mais on le verra dans le temps. On ne peut pas le savoir maintenant.
Ces aménagements ont surtout un impact sur la formation de la plage.
Concernant la dégradation des récifs coralliens, il y a plusieurs facteurs : ça peut être la plage, les aménagements, la pêche, les écoulements des ravines, les déchets qui viennent des bassins. La règle d’or, c’est donc que chacun agisse pour qu’il y ait le moins d’impact possible.

« La sensibilisation ne sera jamais terminée »

Le 1er janvier, un jour noir pour les coraux ? Et cette année, quel a été l’impact du réveillon du 1er de l’an pour le lagon et sa biodiversité ? Cette année la sensibilisation a été plus importante que les années précédentes. C’est une question complexe. Oui, il y a des déchets, il faut nettoyer. Mais la situation se stabilise dans le temps, je pense, sans pour autant dire qu’un tel événement n’a pas d’impact. La sensibilisation ne sera de toute façon jamais terminée.

Que répondez-vous aux personnes qui taxent aujourd’hui encore la réserve naturelle de « garde-manger » pour requins ?

Il y aura toujours des personnes qui penseront cela. Moi ce que je peux vous dire, c’est que la réserve est là pour protéger le récif et toutes les espèces qui coexistent. Les requins dont on parle ne sont pas des espèces inféodées aux récifs, ce sont des espèces inféodées au large. Nous, on suit l’état de santé des récifs, on a effectué de gros suivis. Et on est loin du garde-manger, au regard des quantités et des espèces que la réserve apporte. Mais ce que l’on constate, c’est que d’un point de vue écologique, il y a un déséquilibre. On n’avait plus de requins de récifs (les pointes noires et les pointes blanches), et les requins qui ne devraient pas être côtiers se retrouvent sur la côte. Ces dernières années, on commence à revoir quelques requins de récifs.
C’est plutôt là qu’il faut creuser. On travaille donc à ce que l’équilibre revienne, et on espère que le jour où l’équilibre reviendra, cela apportera une amélioration à ce niveau.

D’où viendrait ce déséquilibre ?

On ne sait pas du tout : ça peut venir de causes bien locales, de la sur-pêche, de la dégradation du milieu… Personne ne connait la cause de source sûre. Mais en tout cas, le déséquilibre existe.

Plus on va protéger, plus on aura des comportements vertueux, plus on reviendra à l’équilibre. On s’attend au sein d’une réserve à ce que les espèces qu’on ne voyait plus reviennent, qu’il y ait davantage d’habitat, que les individus en question soient de plus grande taille et en plus grand nombre. On commence à revoir des espèces qu’on voyait moins, comme le mérou patate et le napoléon. Ce qui est encourageant. 6% du périmètre de la réserve est interdit à toute activité, les zones de protection intégrale. Dans ces zones-là, les petits poissons, les petites espèces viennent se réfugier, grossissent, viennent se reproduire. Le milieu se régénère.

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