Tous égaux mais certains plus que d’autres

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L’OCDE nous l’avait déjà dit en 2018, l’Observatoire des inégalités le confirme en 2019 : les jeunes Français situés en bas de l’échelle socio-professionnelle restent prisonniers d’un système inégalitaire et sclérosé.
Le constat est sans appel : les inégalités de revenus (et de patrimoine) sont autant les causes que les fruits des dérives de nos sociétés capitalistes mercantiles. Et les inégalités sociales s’affirment dès la maternelle.

 

Condamné à rester pauvre

En France, naître dans une famille pauvre vous conduira probablement à rester pauvre le reste de votre vie. Et avoir des parents dont le travail est précaire ou pénible semble vous prédestiner au même sort, selon l’Observatoire des inégalités. Autrement dit, le mythe de l’ascenseur social qui a longtemps permis au contrat social d’être soutenable, ne fonctionne plus.

En bas de l’échelle, cinq millions de personnes pauvres vivent avec moins de 855 euros par mois pour une personne seule (Insee, 2016). La pauvreté ne frappe pas au hasard, elle a un visage : celui des catégories populaires (presque la moitié des personnes concernées ont au plus le brevet des collèges), des mères de familles monoparentales, des immigrés. Tordons le cou une bonne fois pour toutes à une idée répandue : les enfants pauvres n’existent pas. Leur pauvreté, c’est celle de leurs parents, liée au chômage, aux bas salaires, aux faibles montants des prestations sociales, aux ruptures familiales et aux discriminations.
In Observatoire des inégalités – Rapport sur les inégalités en France 2019

A travers une série de constats et de chiffres, l’Observatoire révèle les écarts entre les différentes catégories sociales en France et rappelle que « l’accumulation » des richesses, notamment, « engendre une reproduction des inégalités de génération en génération ». Les 1 % des plus fortunés du pays possèdent 17 % de l’ensemble du patrimoine des ménages, les 10 % les plus riches, presque la moitié. Point qui a particulièrement attiré notre attention, « l’origine sociale des enfants influence fortement leurs résultats scolaires ». On observe en effet que selon les chiffres du ministère de l’Éducation nationale pour 2017 « en CE2, les élèves les moins favorisés obtiennent une note moyenne de 57/100 en français et de 58 en mathématiques, pendant que le quart issu des milieux les plus favorisés atteint respectivement 87 et 85 ».

L’échec de l’école républicaine

Principale explication de ce décrochage : l’incapacité de l’école à donner, à tous, la même chance d’accéder à une éducation de qualité et à un diplôme qui reste encore trop souvent le seul sésame vers l’emploi. Les raisons de cet échec sont anciennes mais tiennent essentiellement dans les dérives d’une machine à trier. Après la Révolution française, la France a créé une nouvelle aristocratie via son système des grandes écoles. L’éducation nationale est alors rapidement devenue l’outil de sélection de cette nouvelle élite (les « premiers de cordé ») et en particulier du major de l’ENA et de Polytechnique. Le dernier hochet médiatique offert aux Gilets jaunes, d’une réforme de l’ENA, de l’ENS ou de Polytechnique ne va pas effacer l’échec de notre système scolaire. Son incapacité à faire progresser l’ensemble de la population sur un plan éducatif dès le plus jeune âge est patent.
Chaque ministre de l’éducation y va portant de sa réforme, ou plutôt de sa rustine. Ajoutant désordre au chaos. De rares réussites comme les « cordées de la réussite » de Valérie Pécresse (2008) qui depuis une quinzaine d’années, tentent de favoriser l’accès à l’enseignement supérieur de jeunes quel que soit leur milieu n’éclipsent pas un système à bout de souffle. Selon l’étude internationale PISA, qui évalue tous les trois ans le niveau des élèves de 15 ans dans 72 pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), la France reste championne dans la reproduction des inégalités sociales. Ainsi, seulement 2 % des élèves d’un milieu défavorisé figurent parmi les élèves les plus performants et c’est en France que le milieu social influe le plus (après la Hongrie et la Tchéquie) sur les résultats scolaires. Un handicap scolaire qui devient très vite handicap social. Selon l’OCDE, « il faut plus de 6 générations pour voir un Français parti de tout en bas de l’échelle des revenus atteindre… la moyenne. S’il n’y avait pas la Hongrie, la France obtiendrait le bonnet d’âne des pays développés ».

La situation réunionnaise est pire !

Dans les outremers, les inégalités sont encore plus grandes. La part des jeunes en difficulté de lecture lors de la journée « Défense et Citoyenneté » est alarmante : 30% en Guadeloupe, Martinique et La Réunion et jusqu’à 50 % à Mayotte et en Guyane. Dans les Outre-mer, plus de 50% des plus de 15 ans non scolarisée ne possèdent aucun diplôme ou seulement le brevet des collèges contre 32 % dans l’Hexagone. Une inégalité scolaire qui prend sa source dans les inégalités sociales.
Selon les chiffres de l’INSEE, en 2015, à La Réunion, les inégalités entre les plus bas et les plus hauts patrimoines sont fortes : les 10 % les plus pauvres possèdent en moyenne 1200 euros de patrimoine quand les 10% les plus riches détiennent 1 million d’euros. Les ménages à faible patrimoine sont particulièrement nombreux, tandis que ceux ayant un patrimoine élevé sont presque aussi riches qu’en métropole hors Île-de-France. Les 10 % les plus riches détiennent la moitié du patrimoine réunionnais, alors que les 40 % des Réunionnais les plus modestes n’en détiennent que 2 %. Ces inégalités de patrimoine proviennent essentiellement d’un accès inégal à la propriété. Le patrimoine immobilier des cadres et des indépendants est ainsi trois à sept fois plus élevé que celui des ouvriers, des employés et des personnes n’ayant jamais travaillé, un écart qui s’est creusé depuis 2010. Avec une population plus jeune, moins qualifiée et moins souvent en emploi, les Réunionnais ont un patrimoine plus faible qu’en province : la moitié des ménages réunionnais disposent d’un patrimoine inférieur à 107 000 euros, contre 164 000 euros en province.
Parce que dramatique, ces profondes ruptures dans nos sociétés devraient être exposées. Pourtant, selon le CSA, dans les médias français, les milieux populaires sont très peu visibles. La télévision, par exemple, reflète la réalité sociale de notre pays de manière très déformée : les cadres supérieurs y sont 15 fois plus visibles que les ouvriers dans les œuvres de fiction et les programmes d’information. La situation ne me semble pas meilleure à La Réunion, quoique…
On pourra critiquer la méthodologie de ces rapports mais quand on a la fièvre, la solution n’est pas de casser le thermomètre… Le problème est sérieux. L’évolution des conditions de vie dépend en grande partie des niveaux de vie, or ceux-ci ne s’améliorent plus pour la majorité de la population. Et pour ne parler que de l’Education nationale, le mal est si profond qu’on observe une désaffection pour le métier de « prof »: dégringolade du nombre de candidats, postes non pourvus en maths ou en langues…

A La Réunion, le miroir déformant de la sur-rémunération qui a créé une petite bourgeoisie de fonctionnaires de l’Education nationale aux ambitions éclectiques ne cache plus la réalité d’un système éducatif totalement inadapté aux enjeux du 21ème siècle : (en caricaturant à peine) l’éducation est un des rares domaines (avec les religions) qui se pratique encore aujourd’hui comme au 19ème siècle.

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