Toute l’âme créole dans les marchés forains

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Les marchés forains de La Réunion font entendre un air bien singulier : chantant comme l’accent des négociants de vin et de lentille de Cilaos, tonitruant comme un tonnerre de houle répondant à l’appel des bazardiers de Saint-Paul ou de Saint-Pierre, ronronnant comme un volcan à peine assoupi sous les tentes du Chaudron. Témoins d’un incomparable art de vivre, ils révèlent toute l’âme créole sur leurs étals surchargés. Les touristes comme les créoles les ont adoptés, à chacun son heure, à chacun son rythme. Nous les avons aussi arpentés à notre façon.

Existe-t-il une seule commune à La Réunion qui ne propose un marché forain ? Lieux de convivialité et de rencontre, les marchés forains du week-end sont un condensé de tout ce que La Réunion a de meilleur à offrir. L’occasion de découvrir l’étendue des produits de saison et de discuter avec les producteurs locaux. En somme, toute l’âme créole sur des étals surchargés.

Bien sûr, il serait vain de tous vouloir les visiter. Aussi, les touristes se rendent-ils en général sur les marchés les plus hauts en couleur, quand les créoles privilégient pour leur part la proximité. Mais on peut tout de même dresser la liste des places les plus prisées… tout en laissant à chacun le loisir d’arpenter ces marchés à sa façon.

Côté fréquentation, les principales places fortes sont les fronts de mer de Saint-Paul et Saint-Pierre. Tous les guides touristiques décrivent dans le détail l’ambiance incomparable qui règne en ces lieux, entre artisanat malgache (ou local !) et produits frais de saison.

Se laisser guider par le bout du nez

Ici, les premiers marchands arrivent dès 2 h du matin pour garer leur voiture au plus près. Viennent ensuite les bazardiers, vers 4 h. Ils négocient avec les producteurs l’achat des marchandises au demi-gros, puis s’installent tout à côté en pratiquant un prix identique à leur voisin. Les clients les plus matinaux arrivent à 6 h. Des créoles bien sûr ! Les touristes, eux, ne viendront qu’en milieu ou fin de matinée.

Deux travées parallèles s’étirent sur 150 à 200 mètres. La première est réservée aux produits de bouche. La seconde est consacrée aux artisans. Passer de l’une à l’autre est un réel plaisir pour les sens, mais peut s’avérer douloureux pour le porte-monnaie. Car, si les prix restent abordables, la profusion entraîne invariablement la surconsommation.

Mais comment se retenir quand un ruban de vétiver vous mène par le bout du nez ? Comment ne pas succomber au charme des broderies fines, paniers et autres sacs de vacoa tressé ? Comment résister à la tentation de goûter, sentir, toucher ?…

De ces lieux épicés, fruités et parfumés, nous retiendrons l’odeur suave de la vanille, le cliquetis des centrifugeuses préparant les jus de fruits frais, la délicieuse provocation d’un tas de piments colorés, la tranquille assurance d’un « tisaneur » dont l’efficacité des plantes médicinales reste à prouver.

Reste que si la visite de ces marchés XXL est un must incontournable, il est bon aussi de sortir des sentiers battus pour découvrir d’autres marchés typiques de La Réunion.

Un je-ne-sais-quoi de La Réunion lontan

C’est le cas du marché de Saint-Leu, qui s’installe le samedi matin sur le front de mer. Quelques planches de bois chargées de fruits et de légumes, quatre cages à volailles, un peu d’artisanat, une camionnette bourrée de cintres et de mannequins plantent le décor de ce marché sans prétention.

Les gramouns qui sortent de la messe en habit et en chapeau, ajoutent au charme désuet du lieu : un je-ne-sais-quoi de la Réunion lontan. Comme un tableau naïf relatant la douceur d’un passé pas complètement révolu.

Parmi les figures locales, Paul, maraîcher dans les Hauts de Saint-Leu, déplie son étal tous les samedis matins depuis 20 ans. « Autrefois, nos 20 ha de terre étaient tous exploités. Aujourd’hui, pour vivre à peu près correctement, je suis obligé de louer la majorité de mes terres. Je n’exploite plus que 2 ha », regrette-t-il.

Sur ces 2 ha restant, Paul cultive les produits de base de la gastronomie locale : tomates, ail, oignon, chouchoux, bananes, ananas… Il les vend pour moitié au marché de gros de Saint-Pierre. 30% sont réservés à la coopérative. Le reste, il l’écoule directement sur les marchés forains.

Partout dans l’île, ces petits marchés continuent de faire vivre les producteurs locaux : à Sainte-Marie comme à Saint-Benoît, à Trois-Bassins comme aux Camélias, mais aussi à Saint-Joseph, la Plaine des Palmistes, l’Entre-Deux, dans les Bas comme dans les Hauts. Citons celui du dimanche matin à l’Étang-Salé-les-Bains : très récent et déjà très prisé. Ou encore celui de Cilaos, qui respire le calme et la douceur de vivre à la faveur d’un climat nettement plus frais que sur les côtes.

Ainsi, chaque ville à sa spécialité. Le tronc commun des produits locaux s’acoquine aux spécificités des terroirs : brèdes, achards, piments, margoze, miel, songe, lentilles, tamarin, t’i jacque, letchis…

Comme autant de tranches de vie, les marchés forains témoignent ainsi de l’incroyable richesse géographique et culturelle de La Réunion. Et chaque week-end, ils donnent une occasion de visiter l’île en changeant d’horizon.

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