Vin d’ici

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Liquidé il y a quelques semaines après des années de redressement infructueux, le chai de Cilaos laisse la viticulture réunionnaise orpheline de son seul outil de production normé. Mais ce n’est bien évidemment pas la fin du vin millésimé 974. Etat des lieux.

Cilaos : le vin dans tous ses états

Le chai de Cilaos a vécu. Pendant 25 ans, il a représenté une jolie tentative de sortir une tradition séculaire de son ornière qualitative. Les maîtres de chais se sont succédés sans arriver à fédérer des agriculteurs qui n’ont jamais choisi clairement entre la lentille et la grume.

En attendant l’éventuel rachat d’un outil façonné pour vinifier 20 000 bouteilles à l’année (2 000 en 2015 pour un peu plus de 5 hectares et autant de vignerons…) la vigne n’a toutefois pas dit son dernier mot dans le cirque.

Tout d’abord, le vin le plus austral de France va bien entendu poursuivre son chemin de croix traditionnel. Curieusement, le vin de Cilaos qui se vend le plus et le mieux reste en effet celui qu’on croise sur le bord des routes, embouteillé encore souvent dans des flacons de Johnny Walker. Un recyclage comme un autre quand on sait que La Réunion consomme 1% (peu ou prou un million de bouteilles) de la production mondiale du marcheur rouge.

Qu’y a-t-il dedans ? Au mieux du jus fermenté d’Isabelle, l’ancestral cépage rouge du cirque, chaptalisé à outrance à raison de 360 grammes de sucre par litre. Au pire… difficile à dire. Ce que l’on sait, c’est que des dizaines de milliers de bouteilles vides (quand il n’y a plus de Johnny Walker) montent chaque année dans le cirque pour y être étiquetées et remplies de vin apéritif blanc ou rouge, toujours moelleux. Bien plus en tous cas que ne le permet la production des quelques treilles familiales qui sont censées nourrir ce business florissant et déréglementé. Une « économie parallèle non fiscalisée », comme le rappelle justement une note de la direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt.

Un terroir à qui on n’a pas fait tout dire

Ensuite, il y a encore quelques passionnés qui croient en un terroir à qui on n’a pas fait tout dire.

Au domaine du Petit Vignoble à Bras Sec, Fabrice Hoarau en est persuadé. Un verre de vendange tardive de Couderc en main, magistral de fraîcheur, il rêve d’ailleurs de reprendre le chai pour éviter qu’on ne le démantèle et montrer de quels cépages il se chauffe.

Quels cépages ? Le Couderc, parfaitement adapté aux sols du cirque qu’il cultive en bio, mais aussi l’Auxerrois (ce pinot lorrain utilisé pour les crémant d’Alsace) et plus étonnant encore, le Gewurztraminer, cépage noble qu’il connaît parfaitement pour avoir officié pendant une dizaine d’années dans les vignes et les cuveries alsaciennes.

Sur des terres sans maître de Palmiste-Rouge, annexées au patrimoine communal par le maire Paul-Franco Técher, il a planté voilà deux ans deux hectares de ce cépage qu’il rêve de voir devenir la tête de pont d’une nouvelle viticulture.

Dans sa petite cuverie de Bras-Sec où il enchaîne des micro-cuvées expérimentales avec des bouts de ficelle, il évoque les pistes qui pourraient mener à une viticulture capable de faire vivre son homme tout en satisfaisant les palais les plus exigeants.

À Cilaos, le vin est à réinventer

Merlot, portant, syrah, nouveaux porte-greffes… Fabrice Hoarau ne s’interdit rien. Il veut produire un moelleux capable d’accompagner une poêlée de camarons épicés au gingembre, un vin blanc sec tranquille et passe-partout qui glougloute à l’heure de l’apéro, un rouge de caractère à partir de cot greffé sur de l’Isabelle, ou bien encore un crémant made in Cilaos.

« A Cilaos, le vin est à réinventer », résume laconiquement Fabrice au milieu de son vignoble où des lentilles poussent en intercalaire pour favoriser les apports naturels d’azote. « Mais si on ne bouge pas, c’est fini, mort. Les jeunes ne plantent plus et les viticulteurs sont vieillissants ».

Raison de plus pour laisser libre cours à toutes les pistes qui pourraient rimer avec développement. Le vigneron songe à lancer par exemple une filière de raisins de table dans les bas, tandis qu’il a planté des rangs d’Auxerrois dans le jardin de la cure de Cilaos pour produire un petit vin de messe destiné aux officiants réunionnais !

Alors que bon nombre de vignerons ont arraché leurs vignes au fur et à mesure que le chai sombrait, lui attend patiemment de récolter les premières grappes de Gewurztraminer en janvier prochain. En priant que les cyclones daignent épargner ses vendanges.

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