Jean-Michel Many : « L’argent a détruit les bases du football amateur à La Réunion »

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Être président d’un club de football aux Makes dans un village isolé des hauts de Saint-Louis est déjà un sacré défi. Éducateur social aux Apprentis orphelins d’Auteuil, Jean-Michel Many l’a non seulement relevé mais a aussi fait le pari d’un club pas comme les autres où l’insertion et l’éducation passent avant tout. Rare dans le monde du football local. Et ça marche…

 

Depuis quand êtes-vous président de l’ASC Makes ? Qu’est-ce qui vous a amené, vous le dionysien, à prendre cette présidence ?

J’ai d’abord été adjoint de l’entraineur et vice-président. Lorsque le président en place a démissionné en 2016 avec ce que j’avais déjà vu dans le club, je me sentais capable de le faire encore évoluer…

Reprendre un club sportif dans un quartier isolé comme les Makes relève d’un véritable défi, pourquoi l’avez-vous relevé ?

D’abord, Je ne suis pas seul. Mais c’est parti à la suite de discussions avec David Valincourt lui-même originaire des Makes. Il a connu une belle carrière de footballeur et d’éducateur et d’autres clubs plus huppés. Lui aussi voulait aussi apporter autre chose. Il connaissait mes qualités en tant éducateur social. Au départ mon but au début était d’apporter aux joueurs les valeurs essentielles : l’écoute, la confiance, le respect, le dépassement de soi. Mais tous les deux on a toujours eu cette envie de prendre un club au plus bas niveau et de l’emmener au plus haut avec nos valeurs. Il s’avère que l’opportunité s’est présentée.

« La première de nos priorités, c’est la mise en place de vraies valeurs. »

En quoi votre club est-il un club de football diffère de beaucoup d’autres ?

Nous travaillons d’après un projet socio-sportif. L’humain est au centre de notre fonctionnement. Pour qu’un sportif puisse être performant il faut qu’il sente qu’autour de lui tout est fait pour l’accompagner, le soutenir, le rendre meilleur. Et la première des priorités, c’est la mise en place de vraies valeurs. Ensuite, il est essentiel aussi de faire comprendre aux différents acteurs du club que nous sommes dans un cadre de “football amateur”. Chez nous, personne n’est payé. Nous fonctionnons à 100% du bénévolat. Par contre, il nous arrive des fois en fonction de notre trésorerie de subvenir aux difficultés que peuvent rencontrer nos adhérents ou leur famille durant l’année (bons d’achat, colis alimentaires, soutien scolaire, aide à trouver un loyer etc.) Grâce à notre projet et notre philosophie nous bénéficions aussi de dispositifs d’insertion professionnelle qui profitent à nos licenciés.

« Nous avons apporté autre chose dans le monde du football, je crois.»

Quelles sont les principales difficultés que vous avez-rencontrées ?

Dans un premier temps, l’investissement des parents au niveau de la vie et des projets du club et lors des déplacements des sections pour lesquelles notre situation isolée ne nous aide pas. Le fait que nous ne payons personne fait qu’il est très difficile pour nous d’avoir des éducateurs bénévoles et donc de répondre aux exigences de la ligue. Il ne faut pas absolument que l’argent soit la première motivation pour que quelqu’un vienne chez nous. Avec la faible population du village, il nous arrive aussi d’être en sous-effectif dans les sections.

Quels sont les enseignements que vous en tirez ?

Il faut travailler et sensibiliser les parents depuis que leurs enfants sont en petites sections sur le fonctionnement, le but d’une association sportive et sur son rôle social et éducatif. Les petits clubs des hauts comme nous se retrouvent souvent seuls avec nos difficultés. Il faut aussi faire face aux regards des autres, aux suspicions, aux jalousies dès que cela fonctionne.

« Voir une famille épanouie parce qu’on a inséré professionnellement un jeune, ça n’a pas de prix. »

Quelles satisfactions tirez-vous de votre engagement ?

Voir mes licenciés heureux lors de nos voyages, nos victoires. Voir une famille épanouie parce qu’on a pu insérer professionnellement un jeune, ça n’a pas de prix. Cinq d’entre eux ont pu trouver du travail au Crédit Agricole, à la CGSS ou dans le privé grâce au programme Déclics Sportifs de l’Agence pour l’éducation sportive. Nous en avons intégré plusieurs dans un chantier d’insertion et d’autres le serons bientôt. Plusieurs jeunes filles ont aussi trouvé une situation dont notre secrétaire, et au sein même du village comme à la supérette, parce que nous lui avons fait confiance. Et nous avons déjà créer une vingtaine de contrats de service civique. Nous avons apporté autre chose dans le monde du football, je crois.

Un coup de gueule à donner dans le monde sportif à La Réunion ?

L’argent à détruit les bases du football amateur réunionnais. Cessons d’investir nos subventions municipales à tort et à travers dans des clubs qui ne font que payer des joueurs et entraineurs avec des salaires exagérés.

© Crédits photo : AS Les MaKes

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