Pierre Durand (champion olympique) : «Jappeloup est arrivé masqué»

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Désolé les filles. Mais je suis Galop 7. Et j’ai rencontré Pierre Durand il y a un petit moment.  Jappeloup, cheval hors-norme, a monopolisé notre conversation.

À l’occasion de la sortie du biopic de Jappeloup, c’est son propriétaire et cavalier Pierre Durand (bien vivant, on vous rassure tout de suite), qui répond à nos questions. Le champion olympique revient sur sa relation mystique avec sa monture et la façon dont il vit, 25 ans après sa médaille d’or. Sans langue de bois.

Que faisiez-vous juste avant de répondre à cette interview ?
Pierre Durand : je traitais mes mails. Vu mes sollicitations actuelles, j’ai pris un peu de retard.

Ce fut contraignant ce retour sur le devant de la scène ?
Il y a les bons côtés et les effets indésirables. Mais globalement, c’est très sympa. Mon histoire avec Jappeloup date d’il y a 30 ans. Je suis heureux, surpris aussi, de voir l’engouement qu’elle suscite. Notamment auprès des jeunes qui n’ont pas connu cette époque, ainsi que d’un public qui n’appartient pas au monde équestre. On me sollicite de façon spontanée, dans la rue ou ailleurs. C’est touchant, et puis ça fait du bien à tout le monde dans le milieu équestre.

Pourquoi ne pas avoir acheté un cheval plus conventionnel que Jappeloup ?
Au départ, il ne m’a pas séduit. Mais il y avait une sorte d’obstination dans mon entourage pour que je l’accepte dans mes écuries. J’ai fini par céder. Il n’y avait pourtant rien de rationnel en lui, l’analyse de ses qualités n’était pas assez satisfaisante pour lui prédire un grand avenir. En fait, je crois qu’il m’a envoûté. Cette rencontre avait un côté magique, voire mystique. Elle ne pouvait pas être le fruit du hasard, comme si cet acte était dicté par une force supérieure.

Combien de fois vous a-t-il fait tomber ?
J’ai retenu cinq chutes en concours, dont la fameuse à Los Angeles. Ça peut paraître beaucoup, mais ce n’est pas aussi important qu’on a voulu le faire penser.

Et à l’entraînement ?
Aucune chute. Nos séances de travail s’effectuaient toujours dans un état de progression, Jappeloup n’était pas inquiet à l’entraînement.

On se souvient de ses refus spectaculaires.
C’est vrai qu’il pouvait s’arrêter aussi soudainement que brutalement. Ce n’était pas par mauvaise volonté, mais parce qu’il avait peur de toucher les barres. C’est pour ça qu’il sautait aussi haut. Lorsqu’il s’apercevait que les choses se présentaient mal, il pilait net. Il était imprévisible. Essentiellement sur les verticaux en raison de son gros problème de trajectoire sur ce genre d’obstacle.

Comment vit-on l’après Séoul ?
Jappeloup et moi avons fait encore trois bonnes saisons après notre médaille d’or. Mais dans ma tête, ce titre a correspondu à ma mort sportive. J’étais parvenu à cette finalité en soi, à ce rêve que je m’étais efforcé de construire. Sa réalisation m’a comblé tout en provoquant la chute de ma motivation. Rester compétitif devenait beaucoup plus compliqué.

Vous avez tout de même continué à gagner des trophées.
Après Séoul, j’ai connu de belles joies. La médaille d’or par équipe remportée en 1990 aux championnats du monde de Stockholm reste un souvenir fort. Partager ce genre de vécu avec ses équipiers procure un sentiment de joie collective intense. Lorsqu’on s’impose en individuel, le respect vis-à-vis des autres cavaliers qui n’ont pas gagné vous pousse à davantage contenir votre joie. On se lâche moins qu’après un titre par équipe. Par ailleurs, je n’ai pas été le cavalier d’un seul cheval. J’ai notamment gagné un Grand Prix de CSIO, une Coupe des Nations et un Derby fameux avec Narcotique, une très bonne jument. Elle était à la fois plus banale dans son physique et dans sa façon de sauter que Jappeloup. Fatalement, on en a beaucoup moins parlé, mais ça a fait de moi un des rares cavaliers ayant hissé deux chevaux à un tel niveau de performances.

«La campagne présidentielle, c’était comme les J.O.»

Vous avez été président de la Fédération française des sports équestres, puis conseiller pour le sport auprès de Nicolas Sarkozy lors de sa première campagne présidentielle. Vous avez un appétit de pouvoir ?
Disons que j’ai parfois entretenu l’illusion de pouvoir faire évoluer les choses en accédant à des postes à responsabilité. Je reste fier du bilan de mon passage à la Fédération, sur le développement, la gestion des services et de ressources nouvelles, et principalement sur le plan de nos résultats sportifs. Ce sont des faits. En interne, c’était autre chose. La situation était complexe parce que, pour résumer, notre sport était confronté à deux cultures différentes, l’une davantage tournée vers le loisir, l’autre vers la compétition. Les enjeux de pouvoir et financiers ont fini par tout galvauder. Le projet que je défendais, pour le sport, ne plaisait pas à tout le monde. On m’a donc mis des bâtons dans les roues, allant même jusqu’à m’accuser d’avoir tué Jappeloup pour toucher l’assurance. J’ai porté l’affaire au pénal où j’ai eu bien sûr gain de cause. Puis, écoeuré, j’ai démissionné. J’ai très mal vécu cette calomnie.

Pourquoi alors vous lancer dans la politique, milieu réputé pour ses coups tordus en tout genre ?
D’abord, pour défendre la cause du sport. Ensuite, parce que je me suis laissé griser par la course à l’investiture. Les sensations et les émotions éprouvées étaient comparables, même vécues par procuration, à ce que j’avais pu ressentir en préparant des compétitions comme les Jeux Olympiques. Il y avait une véritable adrénaline dans cette autre forme de compétition..

«Jappeloup, un accident prédestiné»

Revenons au cheval et à Jappeloup. Vous avez été invités tous les deux sur le plateau du JT d’Yves Mourousi.
Je respectais beaucoup cet homme. Cette invitation était un grand honneur. Une petite folie aussi. Faire monter Jappeloup au 3ème étage de la rue Cognacq-Jay, c’était un joli pari. Yves Mourousi appréciait le cheval. Je crois, qu’à l’image de son personnage, il aimait aussi notre côté atypique et anticonformiste.

Vous ne cessez de répéter votre amour pour Jappeloup. Pourquoi l’avoir mis en vente après votre échec à Los Angeles pour 400 000 dollars ?
Un coup de dépression, un coup de blues, une décision prise à contrecoeur. Mais encore une fois, le destin a voulu que cette vente n’aboutisse pas. Toujours cette force supérieure. On connaît la suite. Il est mort près de moi.

Jappeloup, un géant d’1m58, un bâtard anobli : il était l’incarnation même du paradoxe ?
Pour reprendre la formule de Maurice Druon, on peut parler d’accident prédestiné. C’est le cas de beaucoup de génies. Son destin était écrit. Ça m’a d’ailleurs énormément troublé. J’attendais ce partenaire. Il est arrivé masqué. À chaque fois que la vie aurait pu nous séparer, ça n’a pas eu lieu. Avec lui, je suis allé jusqu’au bout de mon rêve. Il y a eu de la construction mais aussi du hasard, un aspect mystique.

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